Bougonneries multiples.

Le monde de la musique va mal.

Tout d'abord, à partir de la semaine prochaine, les radios de Last.fm, site tant chéri, vont devenir payantes pour tout le monde, sauf les USA, l'Angleterre et l'Allemagne. C'était bien tant que ça durait, mais le last.fm que je chérissais, celui centré sur des gens qui partagent leurs goûts musicaux, est mort. L'entreprise last.fm est en marche, la communauté n'est plus centrale mais un outil pour se faire des gros sous. Tout le monde devra payer pour écouter, sauf les trois pays chouchoutés, la somme de 3€ par mois. Cela peut paraître encore peu pour nous bons français, mais nos amis mélomanes de pays moins riches l'ont mauvaises. Un commentateur de la décision sur le site lui-même disait qu'habitant en Roumanie, son loyer mensuel était de 30€, ce qui donne une idée de ce que représente 3€ pour lui. Qu'importe! le précieux marché anglo-saxon est préservé. Last.fm, je suis déçu.

Et ensuite, je tombe sur ça. C'est le dernier clip de Chris Cornell. Oui, cette bouse monstrueuse, ce RnB de supermarché saupoudré de fiente commerciale, est dans le dernier album de celui qui a été le leader et chanteur de SoundGarden et plus récemment d'AudioSlave. Les bras m'en tombent. Cornell, une des voix les plus intéressantes et originales au monde, qui tombe dans ce gouffre de médiocrité? C'est quoi la suite? Thom Yorke en duo avec Garou? Mick Jagger qui reprend le Petit Bonhomme en Mousse? Le coeur serré, je ne peux que refaire tourner dans Amarok SuperUnknown, la pépite de SoundGarden, dont le CD, du temps où ces choses existaient encore, s'est usé si longtemps dans ma chaîne HiFi.

Et puis, même si ça n'est pas de la musique, le Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU a voté une résolution qui condamne "la critique de la religion" comme violant les Droits de l'Homme. Je ne sais pas pourquoi, apparemment tout le monde s'en fout, j'ai dû creuser dans les méandres de l'Internet pour trouver cette information aberrante.

Allez, promis, je ne vais même pas mentionner comment le pape en voyage en Afrique annonce que le seul moyen efficace de lutte contre l'épidémie de sida, pour une raison magique non communiquée, "aggrave le problème", sans doute parce qu'il pense encore que c'est la maladie du péché et qu'il n'a pas compris que c'est juste la maladie de la pauvreté et du manque d'éducation.

Et comme décidément le monde est mal fait, le site officiel de Jean Sarkozy, jeansarkozy.org, ne va plus sur sa délicieuse page personnelle mais sur celle des élus des Hauts-de-Seine de l'UMP.

Et puis l'excellente série Battlestar Gallactica est finie, ça y est, il n'y a plus de série de SF en existence qui n'est pas tellement ringarde qu'elle fait regretter la Chance aux Chansons.

En parlant de ringards, et pour finir, les choses vont être drôles pour le vote de la loi dite "Création et Internet" cette semaine: le seul autre pays au monde qui avait la bêtise de préparer une loi similaire l'a abandonnée, et le parlement européen a réaffirmé la semaine dernière que le droit à l'accès à internet était indissociable du droit à l'éducation et que par conséquent personne, ni entreprise ni état, n'avait le droit de couper l'accès internet à quiconque. Oups! La loi qui sera sans aucun doute votée le 31 mars sera donc dès sa naissance en contradiction avec les règles européennes, donc inapplicable. C'est drôle, la politique.

Non, allez, encore une: la police britannique a lancé une formidable campagne de sensibilisation, pour inciter la population à la délation. Il faut voir leurs posters, ils valent le coup d'oeil. L'un d'eux dit, à côté d'une photo d'un centre commercial: "une bombe n'explosera pas ici, parce que quelques semaines plus tôt un client a dénoncé quelqu'un qui étudiait les caméras de surveillance". Je prends note, si un jour je vais outre-Manche, de ne jamais regarder les omniprésentes caméras dans les yeux, sous peine de me prendre une balle dans la tête. C'est tellement dommage. Dans le métro, quand je vois une caméra et que je suis raisonnablement seul, je ne manque jamais de faire une grimace pour égayer la soirée d'un surveillant blasé devant ses petits écrans noir et blanc. Je suis joueur.

Un peu de littérature que diable III

Allez, on continue.


11. Fahrenheit 451
, Ray Bradbury
J'en ai toujours voulu à Ray Bradbury, sans savoir pourquoi. Peut-être parce que dans ma jeunesse les profs de français me disaient de ne pas lire de la science-fiction, ou à l'extrême rigueur Orwell ou Bradbury. Ayant surmonté mon aversion pour le premier, je me suis tourné vers le second. Bien sûr, tout le monde connaît ou doit connaître cette histoire du pompier dont le métier est de brûler les livres. Je ne vais pas en rajouter plus, si ce n'est que malheureusement Fahrenheit 451 n'est pas aussi incisif que 1984: ce livre reste plus une fable, un pamphlet, quand 1984 est une analyse crue et prophétique de la société moderne, l'équivalent littéraire du coup de boule dans les parties. Mais décidément, les dystopies, c'est mon dada.



12. The Ophiuchi hotline
, John Varley.
Voilà un court roman de science-fiction qui a le mérite d'être court. Dans le futur, un flux d'informations scientifique venant d'on ne sait où nous tombe dessus, permettant à l'humanité de progresser très vite. Il se passe des choses, et des gens veulent savoir exactement d'où vient tout ça. Pas terrible, à part pour la description des formes de vie dans l'atmosphère de Jupiter, qui est plutôt chouette.





13. Slaughter-House Five
, Kurt Vonnegut.
Voilà un classique de la littérature moderne anglo-saxone qui fait appel à une variante du voyage dans le temps, en oscillant entre plusieurs époques, dont la seconde guerre mondiale, et plus précisément le bombardement de Dresde. Le livre reste plaisant, parfois léger, parfois grave, changeant toujours d'époque mais gardant une certaine acidité un peu désabusée façon Catch-22.





14. L'assomoir, Emile Zola.
Tournant le dos à une vie de refus de lire Zola, je cède à la bien-aimée et me plonge dans l'Assommoir. C'est la claque. Dès les premiers paragraphes, tout le décor de la fin du XIXe se redresse, et étale ses injustices, ses fautes, ses médiocrités. Tous les personnages se traînent dans une pauvreté noire, autant à cause de la société et des difficultés économiques que par leur propre complaisance à rester si près de la fange qu'ils finissent par y retomber inévitablement.
L'écriture est sans faille. Faussement neutre, sans un mot de trop, débordant de mouvement, révélant juste assez pour laisser deviner le reste. Zola est implacable, sans pitié pour ses personnages cassés par nature et qui se font broyer par le siècle. L'hostilité de ses contemporains est compréhensible: le malaise, le dégoût sont toujours aussi palpables malgré une sécurité de près de 150 ans de distance. Où est le Zola d'aujourd'hui? Qui pour dénoncer de manière si précise, impitoyable, et crue les injustices du monde moderne? Voudrions-nous l'écouter?


15. Collected Stories Vol1
, Richard Matheson.
Matheson est des auteurs-clé du fantastique et de la science-fiction du milieu du siècle dernier. Pour mémoire, il a écrit Je suis une légende, qu'il faut lire et non regarder en flim. Il a aussi écrit la nouvelle (non lue par mes soins) dont Spielberg a tiré son atemporel Duel.
Ce livre est un recueuil de nouvelles diverses, et force est de constater que décidément, la science-fiction des années 50 vieillit mal. Les seules choses intéressantes sont plutôt du côté du fantastique, comme l'histoire où un auteur aigri de ne pouvoir rien écrire communique sa rage à sa maison qui en retour le détruit implacablement, à chaque instant.
Mais de façon générale, rien de bien folichon.

Un peu de littérature que diable II


Incroyable, la liste continue, bravant mon inertie légendaire!



6. Altered Carbon
, Richard Morgan.
Richard Morgan, avec son personnage Takeshi Kovacs, écrit de la SF qui cogne. C'est une sorte de polar ultraviolent où la conscience est numérisée et transposable de corps à corps. Les plus riches maintiennent des batteries de clones, et deviennent virtuellement immortels, pendant que les pauvres ne peuvent se payer qu'un ou deux corps, et doivent supporter la vue des corps de proches revêtus par des tiers plus fortunés. Kovacs est une sorte d'übersoldat, qui n'est pas forcément mis au courant de tout mais que tout le monde semble vouloir tuer. Il n'aime pas trop ça, et quand il se fâche, c'est tout rouge. Et c'est plutôt chouette.




7 & 8. Judas Unchained & Pandora's Star, Peter F. Hamilton.
Hamilton, comme déjà noté ici, est une sorte de psychopathe qui arrive à sortir des bouquins de 1200 pages tous les ans. A chaque fois, il y a des dizaines de mondes, de personnages, de factions, et tout est entremêlé et se passe en même temps.
Dans ces deux volumes, l'Humanité qui a colonisé pas mal de planètes, reliées entre elles par des trous de vers, monte une formidable expédition d'exploration vers un système solaire qui a été entièrement englouti en quelques secondes par une sorte de barrière invraisemblable.
Bon, après il se passe tout un tas de choses, et on se retrouve dans une guerre à la mort avec une espèce qui ne comprend pas le compromis mais s'axe entièrement sur des idées d'extermination de la concurrence.
Le meilleur passage est d'ailleurs celui où Hamilton retrace les millions d'années d'évolution de ces créatures qui se séparent entre les motiles (enfin c'est le terme utilisé en anglais), qui sont les créatures sans grande intelligence mais mobiles contrôlées par les immotiles qui ont troqué leurs moyens de locomotion contre une spécialisation dans la conscience et l'organisation. Ca a l'air bête dit comme ça, mais en fait c'est chouette, c'est promis.
C'est donc un bon space opera qui n'oublie pas d'être de la hard SF; c'est efficace, et comme d'habitude avec Hamilton, on se retrouve un peu désoeuvré quand on a fini les 2500 pages et qu'il n'y a plus rien à lire.



9. Darkly Dreaming Dexter
, Jeff Lindsay.
Le livre, c'est toujours mieux que le film/la série, disent en bombant le torse ceux qui ont lu le livre à ceux qui n'ont vu que l'adaptation. Parce que moi aussi je voulais bomber le torse, et que la série Dexter est un petit bijou, j'ai lu le roman originel. Bon, c'est raté, je n'ai rien à bomber. La série est beaucoup plus fouillée, les personnages plus complexes, l'atmosphère plus malsaine, et l'histoire mieux écrite. Je suis peut-être juste réfractaire aux thrillers modernes, mais là où la série est formidable, le roman n'est pas mémorable.



10. World War Z
, Max Brooks.
World War Z est la reconstitution de la guerre contre les zombies à travers toute une série d'entretiens sur différents épisodes avec des témoins occulaires. Le début de l'épidémie en Chine, les premiers morts, la généralisation du problème, l'angoisse, la panique, face à une guerre qui semble perdue d'avance: tout est bien agencé, bien pensé, ça se lit comme un reportage ou une série d'articles de presse.
Le point clé de l'histoire est quand l'humanité décide de lutter coûte que coûte, de ne pas désespérer, et de reprendre ce que les zombies lui ont pris. Malheureusement, cette décision fait suite à un discours du président des Etats-Unis, qui montre bien sûr la voie à suivre pour le reste du monde qui n'attendait que cela. C'est étonnant comment, même en plein milieu des années Bush (au moment de la parution), les américains s'accrochaient encore à cet étrange mythe du Président-Messie. Avec Obama qui rachète les péchés de l'esclavagisme et de la ségrégation raciale, les livres et films vont probablement s'adonner avec encore plus de complaisance à un patriotisme larmoyant débordant d'auto-fascination. Chouette!

On est au XXIe siècle, les gars.

Alors que l'on croit naïvement évoluer dans un monde moderne et rationnel, il y a de ces histoires qui rappellent que l'on est toujours à deux pas du Moyen-Age.

Au Brésil, une petite fille de 9 ans, violée depuis l'âge de 6 ans par son beau-père, s'est fait avorter en catastrophe alors que sa vie était en jeu. Voilà une histoire qui révolte l'Eglise Catholique. Pas le viol, pas la pédophilie, non, c'est l'avortement qui seul est scandaleux. Hop, on ressort l'arme anachronique mais symbolique: on excommunie la mère, et les médecins. On épargne miséricordieusement ce châtiment divin à la petite fille, par égard à son bas âge. Le violeur pédophile, lui, reste dans les bonnes grâces de l'Eglise, sans même un blâme, un mauvais point. Apparemment, Dieu pardonne beaucoup plus facilement à ceux qui violent les petites filles qu'à ceux qui essaient de les sauver.
Ces excommunications ne sont pas le fait d'un unique évêque réactionnaire, car il a eu le soutien du Vatican. Cette politique a au moins le mérite d'être cohérente, si l'on se rappelle tous les scandales de pédophilie avec le clergé catholique aux Etats-Unis, soigneusement étouffés sous un confortable matelas d'argent, et qui n'avaient pas été non plus occasion à excommunier les coupables.

La justification de ces excommunications sélectives? L'avortement (légal) est plus grave que le viol et la pédophilie car "La loi de Dieu est au-dessus de la loi des hommes"! Chez d'autres, ce concept s'appelle la chariah. En tous cas, c'est la justification suprême de l'obscurantisme.
Et qui dit ce qu'est la loi de Dieu? Il est vrai qu'assez étrangement les dix commandements ne parlent ni de viol, ni de pédophilie, ni de torture, ni même, pour ratisser large, de cannibalisme. Il n'est pas très contraignant, Dieu. Heureusement, il y a le pape, qui est la voix de Dieu sur Terre. Depuis 1870, il est même infaillible! Comme quand il ré-instaure des évêques négationistes. Et à travers le cardinal Giovanni Battista Re, Benoît (donc Dieu) approuve.

J'ai d'ailleurs cherché longtemps sur le site de l'Eglise de France une condamnation de cette décision moyen-âgeuse, mais je n'ai même pas trouvé une seule mention. Qui ne dit mot consent (ironie bonus dans le lien), surtout quand le chef est le même. Par contre, il y a une rubrique: "A toi la Parole ! Viens imaginer l'Eglise de demain". Moi j'ai des idées, si ça intéresse. Une d'elles, par exemple, c'est: "L'Eglise de demain condamnera les violeurs pédophiles, et non les médecins qui essaient de sauver la vie de leurs victimes".

Apparemment c'est quelque chose qu'en 2009, il faut encore préciser.

Un peu de littérature que diable I

Enfant, j'étais adorable. C'est du moins le souvenir que j'essaie d'avoir de moi-même. Pantouflard précoce, je me suis très tôt adonné à deux préoccupations obsessionnelles: lire, et faire des listes. Les années ont passé, mais je ne conçois pas un chez-moi sans piles de bouquins, et je suis encore, épisodiquement, emporté par une fièvre irrationnelle d'ordre, de symétrie, de propreté, et l'idée de dresser des listes claires, nettes, exhaustives, me donne des vertiges. Ces vertiges sont généralement rattrapés quelques instants plus tard par la paresse, qui rappelle l'effort dans la durée qui est induit par de telles entreprises.

Ma bien-aimée pourra témoigner que les mots d'ordre et de propreté venant de ma bouche peuvent sembler être du second degré, une affaire touchant au burlesque. Je suis maniaque, mais de façon très sélective. En fait, ça se limite aux livres.

Un livre s'achète neuf. Le papier sent bon, la reliure est impeccable, la couverture lisse. Quand on l'ouvre, délicatement, les premières pages râpent doucement contre l'intérieur de la couverture. Pendant la lecture, celle-ci doit être délicatement courbée, en prenant soin de garder une reliure droite, pour éviter que celle-ci ne se déforme, ou -- horreur -- qu'elle ne plie, offrant une ligne infâme, une boursouflure rectiligne sous les doigts qui tiennent le livre.
Ce n'est pas par hasard que je suis intransigeant sur la reliure. C'est que derrière toute obsession se cache un traumatisme. Etant enfant, un de mes livres, à l'époque un de ces livres-dont-vous-êtes-le-héros qui m'ont en premier amené à la science-fiction, a non seulement subi un pli de sa reliure, mais pis encore! celle-ci s'est désagrégée totalement, et les pages se sont alors détachées sous mes yeux horrifiés. J'en tremble encore.
En réalité, comme je ne jette jamais un livre (à part Millenium, de Larsson, que j'aurais volontiers mis aux ordures si je n'avais pas pu me faire rembourser), je viens de me rendre compte que je l'ai encore, et voici des images pour illustrer cette infâmie. Je ne me souvenais plus que pour lutter contre l'entropie implacable et cruelle qui détruisait mon bien, j'avais dans un touchant mais lamentable effort essayé de scotcher les feuilles volantes.





Pour ma défense, j'avais acheté ce livre, d'après le tampon à l'intérieur, quand les numéros de téléphone n'avaient encore que 8 chiffres. Pour donner le vertige aux plus jeunes: à l'époque, Google n'existait pas. Ah, le vieux con!
Toujours est-il que depuis cet épisode fatal, je manipule mes livres avec plus de soin que certains leurs idoles.

Et puis, autre problématique cruciale pour qui comme moi aime lire les livres dans la langue de Shakespeare: nos amis américains sont tellement occupés à être le sommet de l'évolution humaine et le symbole de la liberté, qu'ils en ont oublié d'apprendre à utiliser une encre qui reste sur le papier. Après une heure de lecture, on a les doigts noirs d'encre, à tel point que l'on pourrait se dessiner des fausses moustaches, si la présence de véritables moustaches ne gâchait pas l'effet. Mais cela a une conséquence plus funeste: le pouce saupoudré d'encre noire se frottant au fil de la lecture à la tranche du livre, celle-ci se retrouve barrée d'un trait repoussant de saleté.
C'est tout un art, et un savoir-faire, que de pouvoir manipuler ces volumes en préservant leur tranche intacte. Les premiers livres américains que j'ai lus portent la trace honteuse et indélébile de mon inexpérience d'alors.

J'en profite pour maudire tous ceux qui cornent les pages en lieu et place d'un marque-pages réglementaire, et je ne parle pas de ceux qui plient entièrement la couverture du devant, pour la coller à celle de derrière, en brisant la reliure et en déformant affreusement toutes les pages. Leur châtiment, j'en suis sûr, viendra en temps et en heure.

Toujours est-il qu'avec le temps va, tout s'en va, et que mes habitudes de lecture s'étaient petit à petit dissolues en faveur, notamment, de visionnages intensifs de Futurama, Arrested Development ou encore du désopilant et sophistiqué, mais inconnu en France, Frasier. Et puis, l'année dernière, un évènement cataclysmique a secoué la planète: tous les scénaristes américains qui m'abreuvaient de leur talent se sont mis en grève. J'ai renoué alors avec mes anciennes amours, en doublant probablement au passage le chiffre d'affaire d'Amazon.fr que je soupçonne vaguement d'avoir été à l'origine de la grève.

C'est là que ma fièvre des listes me reprend du moins pour l'instant. Je me propose le projet suivant, valable jusqu'à abandon par désintérêt et paresse: consigner ici ma liste de lecture, brièvement commentée, depuis la Grande Grève des scénaristes jusqu'à maintenant. Cela a plusieurs atouts:
  1. Je pourrai me souvenir de quoi tel ou tel livre parle dans le futur. En effet, mon cerveau n'ayant qu'un espace de stockage limité, tout livre lu en chasse les informations d'une lecture précédente (exceptés quelques mèmes qui s'échappent):
  2. Cela permettra peut-être à un quidam de passage de tomber sur un livre plus intéressant que l'autobiographie de Michel Drücker qu'on lui a offert à la Noëlle. J'ai cru en effet constater que les livres mis en avant dans les supermarchés de la culture sont, à l'instar de la musique qu'ils proposent, majoritairement médiocres. Mon narcissisme naturel et mon mépris de la plèbe me soufflent que j'ai probablement de meilleures lectures que le téléspectateur moyen de TF1, et ma générosité légendaire me pousse à partager mes découvertes.
  3. Alternativement, cela peut permettre au même quidam de passage de briller en société en feignant d'avoir lu les ouvrages mentionnés.
Voilà donc la première partie. Cette liste est chronologique, parce que j'en ai décidé ainsi. Je ne traduis pas les titres en anglais parce que je n'ai pas que ça à faire, non mais dis.



1. GlassHouse
, Charles Stross
Rien de tel qu'un peu de bonne science-fiction pour se remettre dans les rails. Charles Stross est une des stars montantes de la SF britannique, même si à l'époque je ne le savais pas encore, et mes lectures suivantes confirment que c'est un monsieur qu'il faut surveiller. GlassHouse se passe dans un futur où un type, pour échapper à un danger mortel, se rend volontairement amnésique pour que ses ennemis le laissent en paix. Oui, mais apparemment on lui en veut encore, et il ne sait même plus qui ni pourquoi. Pour esquiver le tout, il s'engage dans une expérience qui, en gros, veut recréer le monde du XXe siècle, en isolation totale. Bon, ça ne se passe pas non plus comme prévu.
Le résultat est un mélange étrange de critique sociale à la Candide (un ingénu arrive dans notre monde) et de hard SF, plaisant sans être non plus renversant.



2. Anansi Boys,
Neil Gaiman
Pour qui ne connaît pas Neil Gaiman: il faut vraiment être un gros nul pour ne pas connaître Neil Gaiman. C'est un de ces types énervants qui ont à chaque instant une quinzaine de projets et qui arrivent quand même à sortir de la qualité. Remarqué en tant que scénariste de la bande dessinée Sandman, il a écrit des choses comme Stardust, Neverwhere ou American Gods. Ces trois romans, déjà dans ma besace avec une place d'honneur, me donnaient de grands espoirs dans Anansi Boys. Le problème, c'est que Neillounet tourne un peu en rond: le même genre d'histoire, le même genre de personnages, les mêmes ressorts. Des histoires de dieux qui vivent parmi nous, qui luttent entre eux en coulisses, etc. Maintenant qu'il a assit sa réputation, il déroule, il fait du Neil Gaiman. C'est décevant.



3 & 4. Ilium & Olympos, Dan Simmons
Il y a 20 ans, Dan Simmons a écrit Hypérion. On peut en conclure deux choses: 1°) ça ne nous rajeunit pas, et 2°) de façon générale, on peut faire confiance à Simmons pour écrire de la bonne SF comme il faut.
Le monde qu'il développe ici est soigneusement déjanté: des faux dieux grecs sur Mars reconstituent l'Iliade sous les yeux d'érudits ressucités, pendant que les derniers hommes sur Terre essaient de comprendre ce qui leur arrive et que des robots viennent de Jupiter inspecter ce qui se trame sur Mars tout en discutant Proust.

Le tout est une sorte d'amalgame de genres, de la SF qui tourne autour de Shakespeare, Proust et Homère avec même une ligne de téléphérique géante soutenue par des piliers qui sont tous des Tours Eiffel.
L'explication finale par contre est moins satisfaisante que le reste de l'histoire, et a un peu l'air d'un tour de passe-passe pour faire comme si tout le reste pouvait en réalité tenir debout.
Mais bon, l'important ce n'est pas l'arrivée mais le voyage. Il faut m'imaginer déclamer la phrase précédente les cheveux au vent, les yeux perdus vers le large trahissant un peu mélancolie sous la sagesse.



5. Iron Council
, China Miéville.
China Miéville, c'est bien. Il faut d'ailleurs lire Perdido Street Station et les Scarifiés, qui sont deux autres romans se passant dans son univers qui oscille superbement entre fantasy et steampunk et qui gravite autour de la métropole de New Crobuzon. Dans Iron Council, la ville s'essaie à coloniser le continent, et se jette à corps perdu dans la construction d'une gigantesque voie de chemin de fer à travers plaines, déserts et marécages. Et puis, il y a mutinerie, des rumeurs de guerre, de la magie, de l'exploration. C'est du costaud. Il y a même, revenant des tréfonds de Perdido Street Station, une brève apparition de la Tisseuse, énorme et énigmatique araignée transdimensionnelle qui répare la toile de la réalité.
Et c'est très bien écrit, par opposition à Dan Simmons par exemple qui écrit de manière efficace mais sans être folichon. Miéville, je l'ai à l'oeil depuis le début, il faut le surveiller cet homme-là.


Bon, allez, hop, c'est tout pour l'instant.

Histoire naturelle.

Aujourd'hui il a fait beau: j'ai donc décidé d'aller au musée. Boudant les rayons nocifs de l'astre vengeur, je suis allé au Muséum d'Histoire Naturelle, de Paléontologie et Anatomie Comparée.

C'est un musée très spécial. Dès qu'on passe les portes étroites et lourdes, on se retrouve dans un bâtiment hors du temps, un de ces rares endroits où la boutique de souvenirs serait la seule différence qu'un visiteur du siècle dernier remarquerait.

En rentrant, il faut faire la queue derrière les parents qui ont du mal à tenir leurs enfants surexcités. A droite, juste derrière la porte, est une énorme statue de pierre, monstrueuse, disproportionnée, d'un orang-outang bestial, massif, la rage au visage, qui immobilise un sauvage et l'étrangle violemment de ses gigantesques mains de pierre. Un jeune orang-outang, à droite, regarde la scène, effaré. Si une scène a pu effrayer un anti-Darwiniste du siècle passé (ou un américain moyen), c'est bien celle-là. La violence de la statue est telle que j'ai eu un coup d'oeil appréhensif en voyant des enfants de quelques années scruter les yeux exorbités de l'homme au bord de la mort, ou encore les tripes de l'énorme singe qui sortent par une large blessure à son côté.

"Regarde," fait gravement un bambin à son père, le doigt pointé. "Regarde," dit-il plus excité, comme s'il venait de déchiffrer la scène, "l'escargot! L'escargot il les regarde!"


Et en effet, en bas, à droite, il y a bien un minuscule escargot de pierre, qui se tourne nonchalemment vers l'acte meurtrier (détail ci-dessus).

Cet escargot est la dernière chose du musée vraiment destinée aux enfants. A l'intérieur, dans deux grandes galeries superposées s'étalent les squelettes du vivant depuis les premiers organismes ayant vécu sur Terre jusqu'à l'homme. Chaque animal est reconstitué soigneusement, sur des armatures de fer, et posé à côté de ses plus proches voisins dans l'arbre de la vie. Pas de panneau d'information, pas de fiches ludiques pour les enfants, pas de guide audio, quasiment aucun texte explicatif: le visiteur est jeté au milieu de ces squelettes sans explication, obligé de contourner soigneusement tous ces animaux d'os sans trop oser faire craquer l'antique parquet.


On se croirait dans la remise d'un savant fou du XIXe siècle: les crânes de singes sont posés en rang, plus loin ce sont les chiens, et de l'autre côté un assortiment d'organes préservés dans du formol. Quelques cartons traînent à côté des os: jaunis par le temps, ils se contentent d'indiquer le nom latin de l'espèce exposée. Au-dessus des vitrines de présentation, d'autres os sont entassés, on voit des petits tiroirs, on se demande quelles choses étranges doivent encore s'y cacher.

En bas, les animaux contemporains. En haut, les mammifères du Tertiaire et les dinosaures. Un énorme Mégathérium, un tigre aux dents de sabre, un Mégacéros, là où il y a de la place. De l'autre côté, un superbe crâne de Tyrannosaure, un autre de Tricératops, et derrière, aux tréfonds de l'ère primaire, un invraisemblable crâne de Dunkleosteus, un poisson gigantesque et cuirassé.

Tout en haut sont entassés dans des présentoirs tout un tas de fossiles encore plus anciens, d'une époque si reculée qu'elle n'avait pas compris qu'il faut des machins énormes avec des grandes dents pour être intéressante.


Je n'ai pas pu faire cette visite sans une pensée émue pour tous ces obscurantistes outre-atlantique (et paraît-il outre-manche) qui arrivent encore en 2009 à nier l'évolution des espèces. Il y a des trous entre les spécimens fossiles, disent-ils. Où sont les fossiles intermédiaires? Et bien, ils sont au musée, pardi.

Et surtout, que personne ne touche à ce musée. C'est comme l'hôtel dans Shining: ce n'est pas juste ce qu'il y a dedans, c'est le bâtiment lui-même. Laissons les vieux escaliers en bois, la peinture qui s'écaille, les vieilles vitrines, les cartons antiques, les os entreposés un peu au hasard dans les couloirs. Un peu de poussière ne fait de mal à personne. La science n'a pas besoin de faire dans le spectacle pour faire dans le vrai. Après tout, il y a un Tricératops et un Tyrannosaure reconstitués dans ce musée. Je préfère nos bons vieux os rationnels.

HADOPI

Il est possible que, lecteur, tu penses que par ce nouvel article de blog je reviens d'outre-tombe, mais en fait, j'étais juste derrière le canapé.

Voilà ce qui me fait revenir: encore une fois, notre président pousse pour faire passer une loi liberticide dans le seul but de faire plaisir à madame et de protéger des copains, qui préfèrent blâmer les internautes que se rendre compte que l'on est au XXIe siècle. La loi HADOPI, examinée la semaine prochaine, a les truculents effets suivants:
  • des intérêts privés peuvent sortir une adresse IP de leur fondement, et exiger sans preuve ni jugement que le fournisseur d'accès qui a délivré cette adresse exclue d'internet son possesseur;
  • l'internaute ainsi condamné, sans juge, est coupable sauf s'il arrive à prouver qu'il est innocent (il continue en tous cas à payer son abonnement internet même s'il ne peut plus se connecter);
  • pour prouver son innocence, a posteriori, il faut avoir au préalable installé sur sa machine un espion gouvernemental (ce qui techniquement s'appelle un mouchard, ou un cheval de troie);
  • ce mouchard n'a aucune obligation d'interopérabilité: i.e., quelqu'un utilisant Linux, et qui ne pourra pas installer un tel dispositif orwellien, n'aura même pas la possibilité de prouver son innocence;
  • lire ceci pour continuer à rigoler.
La Quadrature du Net propose d'imiter nos amis des antipodes qui ont avec succès repoussé une loi similaire, et nous éviter ainsi un embarras mondial d'avoir enfanté cette aberration anachronique. Il s'agit de peindre le net français en noir en protestation. Il paraît que ça marche.


HADOPI - Le Net en France : black-out

Ironie mordante, l'UMP qui veut imposer cette loi au nom des artistes, pirate en même temps la musique de l'excellent groupe MGMT, utilisé sans aucune forme d'autorisation lors de meetings ou dans des vidéos de propagande. Pris sur le fait, le parti leur propose très généreusement un euro symbolique de dédomagement. Pirater c'est affreux, sauf quand on a le pouvoir.

Malgré tout cela, en France, certaines personnes arrivent encore à faire de la bonne musique, comme Emily Loizeau, Mansfield.TYA, ou encore De Rien, dont je viens à peine de découvrir le second album.


L'APRIL, Picasso, du Klezmer et la Tour Eiffel

Dépêche-toi, visiteur imprudent, d'adhérer à l'APRIL, l'excellente association nationale qui essaie envers et contre tout d'asseoir la place des logiciels libres en France, et dont je suis moi-même un discret membre. Si tu ne sais pas de quoi il s'agit, renseigne-toi, car c'est un sujet qui passe presque inaperçu, mais qui est en train en douce de décider de pas mal de choses. Quelques questions, au hasard:

  • est-ce que l'école de la République doit apprendre comment utiliser des logiciels édités et contrôlés intégralement par une entreprise américaine?
  • est-ce qu'il faut absolument avoir acheté des licences Microsoft pour lire/éditer des fichiers venant de l'administration?
  • est-ce que c'est judicieux d'avoir des pans entiers de l'administration qui dépensent chaque années des millions et des millions pour des logiciels qui ont un équivalent gratuit et libre?
  • est-ce qu'acheter un ordinateur doit dans les faits vouloir dire donner des sous à Microsoft, même si on veut installer autre chose, par exemple Linux à la place?
  • est-ce que les logiciels, qui sont des idées, des algorithmes, sont brevetables, comme aux USA? Pour te montrer que c'est une chose abominable, c'est un peu comme si on brevetait des preuves mathématiques, qui sont aussi des idées et des algorithmes, et qu'il faudrait payer le détenteur du brevet pour pouvoir utiliser tel ou tel théorême.
Tu t'endors? Tu n'y comprends rien? Tu me déçois beaucoup. Passons.

Ce week-end, avec la bien-aimée, nous sommes allés visiter l'exposition 'Picasso et ses maîtres' au Grand Palais. C'était très intéressant, très varié, très fourni, plus complet que prévu, plein de monde. Notre audioguide à l'oreille, les sourcils froncés, nous avions tous l'air d'avoir de très longues conversations téléphoniques professionnelles, au milieu des toiles qui balancent entre recherche, rigueur, grotesque, provocation.

Hélas, l'exposition ne passait pas sous la grande verrière du Grand Palais, mais nous a fait circuler dans une déchirure du continuum espace-temps, où les salles et les escaliers se succédaient dans un volume apparemment beaucoup plus vaste que le bâtiment extérieur.

Dehors, sur les Champs-Elysées, il y avait le marché de Noël, deux longues rangées de cabanons blancs, dont un stand était, pour une raison obscure, entièrement dédié au magicien Majax. C'est, avec la grande roue derrière l'obélisque, le projet de Marcel Campion, qui est notre copain depuis qu'on l'a vu jouer à la guitare au Cabaret Manouche.

Et puis, dimanche, pour nous remettre de ces émotions, nous sommes allés écouter de la musique. C'était, au Café de la Danse, un concert de l'excellent groupe klezmer Oy Division, débordant d'enthousiasme, d'accordéons, de complaintes poignantes en yiddish, rythmé par une contrebasse et emporté par un violon et une clarinette. Le chanteur, aperçu en lévitation sur la photo qui suit, frêle sous sa tête alourdie d'une énorme barbe et de plus de cheveux que je n'aurai jamais eu de ma vie au crépuscule de celle-ci, criait d'une voix claire et saisissante, les douleurs, les joies, l'espoir et le désespoir, dans cette langue qui sent l'Est, les souffrances, mais aussi un grand besoin de joie.


La salle était pleine à craquer, chose assez surprenante pour nous après le désert gênant du Cabaret Manouche; tout le monde se connaissait, tout le monde s'interpellait, beaucoup parlaient en hébreu, ignorant totalement la présence d'une poignée de goy dans l'audience. Nous étions au premier rang, à côté d'un grand-père nommé Claude qui était très bien installé, mais que sa femme a implacablement replacé avec elle tout au fond de la salle, sous prétexte qu'il serait mieux, tu vas voir, c'est presque centré en plus. Il y avait tellement de monde que les organisateurs ont dû rajouter un premier rang devant le nôtre, ce qui nous a remplis d'une rage sourde, évidemment. Les jeunes qui se sont installés devant nous, tous flasques, n'ont pas bougé d'un poil pendant tout le concert, alors que ça pouet-pouetait drôlement, avec des rythmes qui s'accélèrent, des cris qui fusent, la clarinette qui s'emballe. La bien-aimée et moi étions peut-être les moins juifs, mais parmi les plus enthousiastes, et, à la fin du concert, quand le groupe est venu jouer au milieu des rangs, oui, nous avons dansé avec nos amis juifs.

Et hier soir, comme une âme en peine dont la bien-aimée a regagné ses contrées, j'ai erré dans Paris de nuit, mon fidèle appareil photo dans la main. Il faisait froid, les feux de Paris se réverbéraient sur les nuages bas, et depuis St-Michel j'ai marché pendant quelques heures, m'arrêtant entre autres dans ce lieu magique qu'est de nuit le carré du Louvre, derrière le Pavillon Sully, derrière la pyramide, remontant les Champs Elysées, me perdant dans les larges avenues bordées d'immenses hôtels particuliers dont les vieilles façades semblent craquer sous le poids de l'argent, pour arriver enfin devant la Tour Eiffel.



Elle est bleue.



Pour conclure, ayons une pensée pour Horst Tapper, qui est mort hier mais qui restera toujours l'éternel inspecteur Derrick

Congrès

Le congrès du PS a été tellement misérable que ce n'est même pas drôle. On attend bien sûr des socialistes qu'ils se détestent tous entre eux, qu'ils se lancent des phrases assassines, et qu'ils n'aient pour référence et point d'appui que le passé idéalisé, mais quand même.

A ce propos, Ségolène Royal a d'ailleurs lancé un "Ca vous dirait, un nouveau front populaire?" devant les militants, soulignant que la gauche, même dans son imaginaire, n'estime pas avoir fait grand-chose depuis 70 ans, à croire que tous ont oublié un certain Mitterand, il n'y a pas si longtemps. C'est étrange, surtout quand l'on pense que Delanoë a été remarqué par Tonton et que Royal et Aubry ont été ministres sous sa présidence. Mais passons.

Malgré toutes les dissentions, d'habitude quelqu'un, après avoir marché sur la tête des autres, sort vainqueur des débats, ou au moins parvient à obtenir un compromis mou qui ne fâche personne. Là, même pas. Delanoë a beau eu taper sur la table et crier, il a préférer se retirer dans la posture digne du type déçu mais intègre, pour qu'on pense à le rappeler plus tard, en 2012, quand les choses iront encore plus mal. Hamon, fort de ses 19%, devient tout à court le type le plus cool et le plus important du monde, si on l'écoute tout du moins. Aubry et Royal rivalisent de platitudes, faute d'idées. "Il faut un parti socialiste fort, il faut tous être unis!" entend-on partout. Tous unis derrière moi, est sous-entendu.

Pourtant il y a des différences. Royal ne cesse de répéter qu'elle veut incarner la nouvelle génération du PS, qui doit balayer les vieux. C'est vrai que Delanoë et Aubry ont quand même 3 ans de plus qu'elle, place aux jeunes les grabataires! Mais pas trop quand même, pas comme Hamon. Enfin, si j'ai bien compris, Royal veut être élue, mais délèguera la gestion quotidienne du parti à Peillon. Votez pour moi, pour que quelqu'un d'autre puisse faire mon travail. D'un côté ce n'est pas plus absurde que d'élire maire un ministre ou un député.

Derrière Royal, rigide, le front plissé, Manuel Valls se positionne pour la caméra. Depuis des mois, il martèle sans relâche le bon diagnostic: le PS va mal, il faut faire quelque chose, il faut le repenser et le guérir. Avec Moscovici, il semblait pouvoir arriver à faire un peu bouger les choses. Et puis voilà, voilà qu'à la Rochelle tous les bons amis de Mosco préfèrent manger dans l'assiette d'Aubry, et c'est la débandade, et Valls retourne se réfugier dans les jupons de Royal. C'est un homme intelligent, il doit savoir qu'elle est une partie du problème, et pourtant il n'ose pas se démarquer, avancer tout seul. C'est lui qui a annoncé la candidature de Royal au poste de secrétaire, il avait les sourcis froncés comme si ses propres paroles le mettaient en colère. C'est le plus décevant de tous parce que c'est un des seuls qui donnaient un peu d'espoir.

Laurent Delahousse, le présentateur intermittent du JT de France2, nous plaît beaucoup, à la bien-aimée et à moi-même, depuis qu'il a eu le cran dans une interview avec Bachar El-Assad de lui demander pourquoi contrairement à ce qu'il avait annoncé, la démocratisation de la Syrie n'avait pas eu lieu. Sous ses airs de gendre lisse, avec sa mèche blonde et ses dents de pub de dentifrice, lorsqu'il veut poser une question, il le fait et il ne lâche pas. Il interrogeait Cambandélis depuis le congrès, et il lui a demandé pourquoi le PS avait attendu si longtemps pour en arriver là, pas plus avancé, et comment ça se faisait qu'il faudrait attendre, encore et encore. Bien sûr, Cambadélis n'a pas répondu, mais c'est la question que je me pose depuis le 22 avril 2001, depuis que Jospin, vexé, est sorti en boudant.

Cela fait 7 ans que le PS ne sait pas où aller, et attend juste que la roue tourne, surtout sans rien changer. Le malheur est que la gauche gagne parfois des élections mineures, et interprète ça immédiatement comme un signe que les grandes élections vont automatiquement tomber dans son escarcelle la prochaine fois. On se félicite, on s'auto-congratule. Et au lendemain des défaites aux présidentielles ou aux législatives, on annonce, grave, que le parti doit mieux répondre aux attentes des français, et puis on attend les échéances suivantes, surtout sans rien changer. Le PS appelle ça l'esprit de compromis, et loue François Hollande pour l'avoir tenu si haut tout au long de cette longue suite de défaites.

Alors, en face, la droite se marre, elle rigole tellement qu'elle ne se rend pas compte qu'elle est étouffée par Sarkozy tout autant que la gauche. Tous nos beaux ministres, aussi efficaces que des palourdes, se détournent quelques secondes de leur occupation principale, plaire à Sarkozy, pour railler la désunion du PS. Delahousse -- encore lui -- l'a très bien laissé paraître ce soir dans son journal, dont l'invitée était Christine Lagarde, concernant le sommet du G20. "Elle a tout vu, elle a tout entendu, elle va tout nous dire", a-t-il annoncé, pour bien montrer, tout en souriant de façon irréprochable, que Lagarde n'en a pas foutu une à Washington. Pour bien enfoncer le clou, toujours le sourire aux lèvres, il a d'ailleurs commencé par lui demander pourquoi elle prenait des photos des copains pendant le sommet, avec vidéo à l'appui.

C'est cela la politique en France ces temps-ci: pendant que la gauche se déchire au lieu de se rendre compte qu'elle n'a rien à dire, la droite ne pense qu'à rester dans le sillage du président, sur la photo. Mais tout espoir n'est pas perdu: peut-être que nos amis américains voudront bien nous prêter Barak, même quelques jours?


Choses aléatoires

C'est l'hiver encore une fois. Il fait nuit le matin, néon le jour au travail, et nuit le soir: le risque de surproduction de vitamine D est enfin écarté. La nuit est claire et la lune pleine: les petites bourrasques de vent froid, qui s'engouffrent dans les larges fentes de mes fenêtres antédiluviennes, font frémir mollement mes lourds rideaux, comme une invitation au rhume.

L'hiver arrive et il est décevant: c'est la crise, il pleut, et il n'y a plus rien d'intéressant à suivre dans l'actualité depuis qu'Obama a réussi l'impossible, et en attendant fin janvier qu'il commence sa besogne. Bush a passé plus d'un jour ouvré sur trois en vacances, pendant ses huit ans de présidence, et pourtant pour une fois, on aurait bien aimé qu'il parte encore un peu, et qu'il laisse les clés sous le paillasson.

Même le congrès de Rheims ne va pas être digne d'intérêt. Ce week-end, le PS s'apprête à se conforter sereinement dans les ornières de la défaite, qu'il refuse obstinément de quitter depuis que Jospin a jeté l'éponge. Pourquoi faudrait-il changer une équipe qui gagne si bien les élections cantonales, sous prétexte qu'elle perd les présidentielles, les législatives et les sénatoriales? La crise est oubliée par le premier parti d'opposition de France, qui préfère s'entre-déchirer pour se disputer les parts d'un délicieux gâteau qu'ils n'ont même pas.

Il pleut et il fait gris, alors dans le bus, dans le train, dans mon fauteuil ou sur le canapé, je lis. Après avoir compris avec Dawkins les mécanismes d'une théorie élégante de l'évolution centrée sur les gènes, après avoir appris de Dennett que la conscience n'est qu'une illusion qui habille une abstraction des traitements d'informations en série dans notre cerveau qui a une architecture massivement parallèle, après avoir suivi avec Conrad les déboires d'un pays d'Amérique centrale imaginaire, rongé par les avidités et les ambitions, et après un détour dans l'univers au croisement improbable de Ian Flemming, Neal Stephenson et H.P. Lovecraft concocté par Charles Stross, me voilà plongé dans les mines de charbon de Germinal. C'est qu'on a le temps de s'instruire et de voyager, quand on refuse de faire du sport et qu'on considère qu'une nuit de cinq heures est un grand maximum.

Ansi, je continue, 130 ans après tout le monde, à découvrir Zola. Dans son écriture faussement détachée, il couche crûment sur le papier la misère et le désespoir de ses personnages enlaidis par leurs propres travers et par la machine qui les écrase. Une femme est décrite comme "affreuse, les seins sur le ventre et le ventre sur les cuisses", ce qui est très cruel, et dont la progression me fait penser - tout à fait hors propos, mais je ne suis pas homme à m'offusquer de mes propres parenthèses - à Desproges qui disait, avec son sens acéré de la formule second degré, que les noirs ont "le rythme dans la peau, la peau sur les os et les os dans le nez".

Je concluerai cet article incohérent par une autre citation du susmentionné Desproges, parce que je suis le chef et que je fais ce que je veux:

L'ennemi est bête, il croit que c'est nous l'ennemi alors qu'en fait, c'est lui! J'en ris encore.