Pour continuer à faire peur.

On ne sort jamais indemne d'une lecture ou relecture de l'excellent et terrifiant 1984 de George Orwell. Ecrit en 1949, 1984 a des allures de gigantesque avertissement semi-prophétique par lequel, si l'on est courageux, on peut interpréter grand nombre de phénomènes et évènements se déroulant de nos jours dans le monde. La société qui y est décrite semble être celle vers laquelle tend tout régime ou pays assuré d'un grand pouvoir. Des mécaniques qui paraissent inexorables, vers lesquelles on se sent poussé malgré soi.
Certes, le roman avait été pensé dans un cadre où l'on avait le régime communiste encore en vigueur en URSS, et aussi comme récent modèle la dictature fasciste. En lisant 1984, on essaie désespérément de repousser le Parti d'Oceania à ces monstruosités du passé, d'interpréter le livre comme un présent alternatif terrifiant, s'appuyant sur l'hypothèse que l'une d'elles aurait survécu. Et pourtant, inexorablement, au fil des pages, les idées, les thèmes, les concepts, font écho à nos sociétés actuelles dans ce qu'elles ont de plus dangereux et de plus insidueux.

Est-ce faire preuve d'un esprit mal placé ou grotesque que de voir surgir entre les lignes l'Amérique de Bush?
Qui contrôle le présent contrôle le passé. Qui contrôle le passé contrôle l'avenir. La société de 1984 possède son grand ministère de propagande et de mensonges, le Ministère de la Vérité. Le mensonge comme raison d'Etat, comme source même de la pérénnité du système, de pair avec la guerre perpétuelle.
Eisenhower, en quittant le bureau ovale au lendemain de la seconde Guerre Mondiale, avait mis en garde ses compatriotes: les USA s'étaient doté d'une machine de guerre surpuissante, un complexe militaro-industriel qui devait être démantelé sous peine de devenir incontrôlable. Il n'a pas été écouté. Depuis, les USA ont été en conflit quasi permanent (cet article de Wikipedia pour te convaincre); comme la guerre perpétuelle dans 1984, le conflit est un moyen de continuer à faire tourner son industrie des armes, qui emploie une proportion démesurée de la population. Ces guerres sont toujours au loin; on détruit des pays à l'autre bout du globe, et à l'intérieur la seule conséquence est une embellie des industries de l'armement qui ont planifié toute la chose.
Pour la faire passer, il faut donner une bonne raison au peuple: les soldats de Saddam Hussein, en 1990, jetaient les bébés des couveuses au Koweit, pleura une jeune fille à l'ONU. Le monde s'indigne, on prépare la guerre. La jeune fille en question était la fille de l'ambassadeur du Koweit, et son témoignage était entièrement faux; qu'importe, personne ne le sait, et les américains, toujours soucieux de réécrire leur histoire sous le meilleur jour, utilisent toujours l'anecdote comme étant véridique dans leur transcription des faits. Qui contrôle le présent contrôle le passé. Qui contrôle le passé contrôle l'avenir.
Pour la dernière guerre en Irak, Bush fils raconte comment Saddam Hussein décapite tout le monde; comment il possède des armes de destruction massive qu'il s'apprête, d'une façon mystérieuse, à déchaîner sur le territoire américain; et que Saddam Hussein et Bin Laden travaillent main dans la main, comme pour le 11 septembre. Le monde entier savait pertinemment à l'époque que tout était faux; et pourtant encore maintenant la majorité des américains y croit encore.
Qui contrôle le présent contrôle le passé. Qui contrôle le passé contrôle l'avenir. Saddam Hussein est notre ennemi; il a donc toujours été notre ennemi. Ceux qui ont asséné jour et nuit pendant des mois et des mois ces déclarations étaient les mêmes qui étaient tout contents de vendre des armes à Hussein dans les années 80 pendant la guerre Iran-Irak. Voir la photo ci-contre de Donald Rumsfeld, architecte de la guerre en Irak, qui n'avait pas l'air aussi indigné à l'époque.
Il y a une scène formidable dans 1984 qui se déroule pendant la Semaine de la Haine, dans laquelle au cours d'une grand-messe destinée à exciter les foules contre l'ennemi de toujours, l'Eurasie, l'adversaire change brusquement sans que le peuple ne s'en rende compte. Un peu comme les américains ont basculé de l'arch-ennemi Bin Laden à Saddam Hussein avec une facilité extrème, sans qu'on leur apporte de preuve de lien entre les deux, autre que les mensonges officiels.

Dans le livre, le terrible O'Brien assure que l'on ne peut être que libre ou heureux; et que pour le Bien commun c'est le bonheur qui a été choisi; un bonheur très contrôlé et bien délimité. Combien de libertés sont de nos jours confisquées au nom de la sécurité, de la protection du peuple?
D'après Bush, les écoutes téléphoniques sans mandat sont légales, puisqu'elles participent au bonheur de la Nation en tentant de détecter les terroristes. On se rappelle de l'histoire du français (pas finaud, certes) qui avait été emprisonné et avait dû plaider coupable pour avoir dit le mot "bombe" à bord d'un avion américain. Il faut se tenir à carreau pour ne pas être pris pour un terroriste.
Un professeur d'art nommé Hasan Elahi s'était fait prendre pour un terroriste par le FBI il y a 5 ans; maintenant, il doit appeler le FBI avant de prendre l'avion pour être sûr de ne pas se faire arrêter à l'aéroport, et il poste sur son site ses moindres faits et gestes, ainsi que sa position exacte à tout instant.

Mais l'Amérique n'a pas le monopole en ce qui concerne l'application de 1984. Le Royaume-Uni a récemment mis au point une caméra qui scrute la rue, et rappelle verbalement les citoyens à l'ordre quand ils jettent un papier par terre ou qu'ils n'écrasent pas correctement leur cigarette. A la surveillance totale et constante à laquelle sont habitués nos amis outre-Manche s'ajoute le plaisir de l'humiliation publique et gratuite par un fonctionnaire de police tout-puissant qui a le droit de distribuer les bons et mauvais points du confort de sa chaise, devant son micro et son écran télé.
En 1949, Orwell avait imaginé le telécran, sorte de télévision, impossible à éteindre, dont le son ne peut être coupé, et qui sert en même temps de caméra de surveillance, parfois invectivant de vive voix les contrevenants. On y arrive gentiment.

Je vais arrêter là dans mes divagations folles basées sur 1984. Toujours reste-t-il que ce livre recelle un pouvoir, une force extraordinaire, qui attrapent le lecteur dès la première ligne, et le recrachent désemparé à la dernière.

Et pour la petite histoire, l'image de ce post n'est pas une couverture de 1984, c'est un poster datant de 2002, affiché à Londres, censé rassurer les habitants qu'un nouveau système de surveillance allait leur apporter la sécurité.

Procès.

On connaissait les fameux procès intentés outratlantiques par les majors de la musique et les lobbys d'Hollywood contre la personne lambda qui a eu le malheur de télécharger un jour un mp3 ou un film (et même parfois pas, ainsi des actions ont été menées contre des morts, des handicapés n'ayant pas d'ordinateurs, des enfants de 7ans, etc). Jaloux, qu'ils étaient, nos petits lobbys franchouillards. Il a fallu alors se doter de l'absurde et inapplicable loi DADVSI sur les droits d'auteurs qui a mené hier la Société civile des producteurs de phonogramme en France (SPPF) à attaquer en justice, parmi d'autres, Azureus.
Azureus est un logiciel permettant d'échanger des fichiers entre ordinateurs en utilisant le protocole Bittorrent, qui a par ailleurs fait des accords avec des studios pour proposer des vidéos à la demande par ce biais. Or, la SPPF demande 16,6 millions d'euros à Azureus, car ce logiciel servirait à faire véhiculer des contenus protégés par la loi sur les droits d'auteur. Qu'importe qu'il serve à piloter le système VOD susmentionné! Peu importe qu'il soit utilisé pour échanger des données parfaitement légalement, comme par exemple les distributions Linux, qui sont obligées d'utiliser le réseau Bittorrent pour éviter de saturer ses serveurs! Peu importe que l'on puisse échanger ses propres fichiers personnels! L'outil d'échange est apparemment responsable.
Pourquoi ne pas attaquer Microsoft? Quand une image est reproduite sur un site, alors que ce site n'a pas l'autorisation nécessaire, Internet Explorer participe au même titre à l'échange de fichiers protégés par les droits d'auteur. Pourquoi ne pas attaquer les fabricants de CD vierges? D'après une étude lue récemment, l'échange entre personnes physiques de CDs gravés représenterait 37% du piratage de la musique dans le monde. Pourquoi ne pas attaquer ceux qui vendent des couteaux, sous prétexte qu'ils peuvent être utilisé à des fins criminelles?
La loi DADVSI estime en effet qu'est attaquable tout logiciel "manifestement" destiné à l'échange de fichiers illégaux. A l'appréciation, évidemment d'un juge, qui, droit sorti de l'ENM, y a reçu bien évidemment une formation poussée sur les différents protocoles d'échanges de fichiers à travers un réseau, et qui est très informé des problématiques de gestion de serveurs centraux face à une distribution distribuée et décentralisée telle que proposée par Bittorrent. Ce juge saura alors mieux que les créateurs du logiciel eux-mêmes pourquoi ils ont développé le susnommé.
En tous cas ce procès va faire une belle jambe à Azureus, qui n'a aucune activité en France, ni aucune prétention à une activité en France.

A l'assaut de la Raison

Al Gore était récemment invité chez l'excellent Jon Stewart pour présenter son nouveau livre, dénonçant aux USA les assauts perpétrés à l'encontre de la Raison. Les exemples sont innombrables, aux mensonges ayant mené à la guerre en Irak à ceux niant le réchauffement climatique à des fins économiques (à ce propos il est intéressant de noter que Bush, qui avait la semaine dernière annoncé à grand fracas la réduction d'émission de CO2 aux USA, s'est farouchement opposé à tout chiffrage et calendrier au G8 à ce sujet).

Il est un autre exemple, pour moi le symbole d'une imposture intellectuelle, dont j'ai déjà parlé: la croyance ferme d'une proportion énorme d'américains en la création du monde selon des termes bibliques. Le symbole va bien, merci. Le musée du Créationisme a ouvert ses portes cette semaine.
Apparemment, avant le péché originel, les vélociraptors aimaient brouter à côté d'Eve. Eve qui est toute habillée, malgré le fait que selon la Genèse une fois la pomme croquée, elle se rend compte qu'avec son homme, ils sont nus; c'est sans doute la première fois que je vois censurer la Bible.

Tout cela fait peur, mais pas assez. Il y a mieux: les candidats républicains à la candidature pour la course à la Maison Blanche. Des débats sont organisés régulièrement à la télévision, et lorsqu'on leur demande qui ne croit pas en l'évolution, plusieurs lèvent la main. Bienvenue au XXIe siècle.

Par exemple, prenons Sam Brownback, sénateur du Kansas. Sentant probablement le désavantage d'être républicain et de s'appeler dos marron, Brownback se rachète en était l'un des opposants à l'évolution. Voici ce qu'il a à dire sur le sujet:

Bien qu'il ne faille négliger aucune piste pour déterminer la nature des origines de l'homme, nous pouvons dire avec conviction que nous en connaissons avec certitude au moins en partie la réponse. L'homme n'était pas un accident et reflète une image unique dans l'ordre qui a été créé. Les aspects de la théorie de l'évolution qui sont compatibles avec cette vérité sont une addition bienvenue au savoir humain. Ceux qui contredisent cette vérité doivent cependant être fermement rejetés, n'était qu'une théologie athéiste se faisant passer pour science.


Jolie démonstration logique. Si tu es d'accord avec moi, c'est vraiment que j'ai raison. Si tu n'es pas d'accord, tu as tort. Vite, Brownback président!
Chez ses supporters, même chose:

C'est plus qu'une coïncidence qu'une vaste majorité des citoyens de ce grand pays croit en Dieu et que nous sommes, de quasiment toutes les manières possibles, la plus grande nation sur Terre. Dieu a béni cette nation et continuera à bénir cette nation tant que l'on placera ce grand pays sous le contrôle de représentants craignant Dieu.


Le même homme, dans un autre article, affirme que Dieu est le seul à comprendre la force gravitationnelle, et que cette force ne peut évoluer, et que la gravité est par conséquent preuve de l'existence de Dieu. Il conclut son billet ainsi:

La croyance en Dieu enseignée dans les écoles va améliorer la discipline de nos enfants à l'école, et par conséquent encourager notre économie. La croyance raisonnable que la gravité doit venir d'un "Concepteur Intelligent" est tout à fait le type de miracle dont l'Amérique a besoin.


Alléluhia.

Je te laisse méditer sur cette pensée: le plus effrayant n'est pas que certaines personnes pensent tout cela. C'est leur droit. Le pire, c'est que ces positions sont revendiquées comme un argument de campagne, pour s'attirer des votes.
C'est que ces positions trouvent un écho dans la population américaine.

Dieu nous garde.


La Science à l'assaut de la Morale

Pour continuer dans l'optique du précédent article, je suis tombé ce matin sur un article proposé par l'excellent Slashdot, qui indiquerait que les neurologues pourraient bientôt détruire des siècles de philosophie en prouvant que la morale et l'altruisme ne sont pas le fait d'une décision prise dans le cadre de son libre arbitre.
Ces scientifiques ont en effet identifié la partie du cerveau qui est activée lorsqu'un sujet commet un acte charitable, de pure bonté envers son prochain: il s'agit de la même région qui contrôle le plaisir évoqué par la nourriture et les relations sexuelles. Ce qui évoque les réflexions suivantes:
  • L'altruisme semble alors "gravé" dans le cerveau, dans le même mécanisme qui incite à la survie et à la reproduction. L'empathie devient alors un des facteurs de l'évolution humaine, sans doute conditionnant le succès de la vie en société.
  • Un être bon le serait malgré lui; pire, il le serait par pulsion, par besoin purement égoïste, celui de recevoir la récompense du plaisir apporté par l'action. Adieu le libre arbitre, la bonté quitte le domaine de l'âme pour celui du physique.
  • La méchanceté, la cruauté, l'absence d'empathie seraient alors a contrario explicables physiologiquement, ce qui ferait un joli bordel philosophico-éthico-judiciaire. A quand le test d'empathie, qui dès le plus jeune âge vous indiquera que votre charmant bambin va mépriser son prochain et sera donc plus apte à entamer une belle carrière de criminel?
Pour détruire encore plus l'unicité humaine et son beau piédestale, il s'avère que l'empathie ne lui est pas spécifique: l'article indique qu'un rat, à qui l'on électrocute le copain à chaque fois qu'il mange, finira par jeûner pour épargner son collègue.
Ce qui mine de rien souligne des capacités cognitives certaines: pour se mettre à la place de l'autre, s'imaginer comment il voit le monde et le subit, il faut savoir faire le distingo entre Moi et l'Autre. C'est quelque chose que l'homme ne maîtrise pas à la naissance, mais qui se développe après quelques mois. Après des millénaires à voir la nature divisée en deux, d'un côté les animaux, pour faire joli, et de l'autre côté, l'Homme, créé à l'image de Dieu, on finit par se rendre compte que finalement la frontière est beaucoup plus fine que prévue.
Un des tests d'intelligence souvent utilisé est la reconnaissance de son reflet dans un miroir. Les chimpanzés, les éléphants, certaines corneilles peuvent le faire. Un bébé humain, non. Reconnaître son image c'est sous-tendre une compréhension du Moi en tant qu'individu unique et libre, c'est avoir conscience de soi. L'animal ne peut alors plus être rapporté à un mécanisme savant simplement guidé par son instinct de survie. Il est alors guidé par une réflexion. Une étude laisse même à penser que des mouches ont un certain libre arbitre.
Qu'est-ce qui rend l'Homme si spécial alors? Michel Drucker? Richard Virenque? Philippe Risoli? Même de si beaux spécimens ne sauraient nous arracher totalement du règne animal que l'on a voulu fuir depuis des millénaires.


Libre arbitre et parasites.

Attention, ce qui suit peut choquer les dijonnaises. Cela parle de bêtes. C'est assez dégoûtant. Non recommandé pour les dijonnaises, vraiment.

La Nature. La Nature est belle. La Nature est juste. Dame Nature, mère et protectrice de tous.
A d'autres.
La télévision puis Internet ont heureusement été là pour m'apprendre qu'elle est aussi le lieu d'indicibles horreurs, qui, si elles étaient ramenées à nos propres personnes, seraient si affreuses, que je ne les souhaiterais même pas à DeChavanne.

Enfant, encore innocent et naïf, j'ai pu voir un documentaire formidable, qui racontait sur un ton presque bienveillant l'histoire d'un escargot -- appelons-le Michel -- qui s'était levé du mauvais pied; puisque Michel n'en possède qu'un, sur lequel il bave continuellement, c'est dire s'il était condamné.
Michel a ce jour-là la mauvaise idée de manger avec son repas un minuscule parasite -- appelons-le Marcel. Or, Marcel a comme principe moral de ne se reproduire que dans des intestins d'oiseaux. Chacun ses goûts.
Voilà donc Marcel, dans le corps de Michel, qui aimerait bien que ledit Michel soit lui-même dans le corps de Philippe, le corbeau du coin. Marcel prend son mal en patience. Et il se nourrit au détriment de Michel. Il grandit, grandit, devient un gros ver, qui tourne en rond sous la peau de l'escargot. Marcel, maintenant d'un taille importante par rapport à celle de Michel, est constitué d'anneaux alternativement noirs et blancs. Une fois qu'il est prêt, il remonte dans la tête de Michel, en poussant, écrasant, ou dévorant ses organes au passage, et se retrouve sous ses cornes. Une fois là, il n'arrête pas de bouger.
Philippe n'a pas forcément une vue d'aigle, mais quand un truc noir et blanc bouge sans arrêt par terre, il le voit quand même. Alors Philippe mange Michel... et tout le monde est content: Philippe est repu, Marcel peut se reproduire, et Michel, avec un peu de chance, s'est réincarné en autre chose qu'un escargot.

Autre histoire distrayante: Adolf la tarentule se promène nonchalemment, en imaginant les actes maléfiques qu'il va perpétrer, comme toute araignée qui se respecte. Et puis paf, Patricia la guêpe arrive, et pique Adolf, qui est paralysé. Patrick emporte alors Adolf vers un trou dans le sol qu'elle a préalablement creusé; et Adolf se dit qu'il va finir comme Joe Pesci dans Casino. Il n'aura pas cette chance.
Patricia emporte Adolf dans le trou, en ressort et scelle l'entrée. Auparavant, elle aura pris le soin de pondre ses oeufs dans le corps d'Adolf. Ce dernier, qui, en bonne araignée, est increvable, et n'a pas besoin de trois repas par jour, se trouve enterré vivant, dans le noir, complètement paralysé.
Pendant quelques jours, rien en se passe.
Et puis les oeufs de Patricia éclosent. Dans Adolf. Des larves de guêpes en sortent. Des larves affamées.
Adolf, le garde-manger vivant.

Un jour que je me promenais dans les vignes autour d'Arbois, j'ai vu une telle guêpe déplacer une araignée inerte, qui commençait à dégager des cailloux pour creuser son trou. Il me semble que je suis intervenu. Pour que je fasse preuve de compassion avec une de ces saloperies d'araignées, faut le faire.

Revenons-en à nos parasites. Les scientifiques qui s'y intéressent (ça existe) sont en train de découvrir que certains ne font pas que manger au passage ce qui transite dans les intestins. Certains agissent directement sur le cerveau, et par là, sur le comportement de leur infortuné hôte.

Le sympathique Spinochordodes_tellinii, par exemple, se reproduit dans l'eau, mais grandit dans les sauterelles. Oui parce qu'apparemment c'est leur grand truc aux parasites, grandir et se reproduire dans des endroits totalement différents. Donc notre parasite, dans la sauterelle, va modifier son comportement. Il va la pousser à sauter dans l'eau, et donc à se noyer, la sauterelle étant incapable de nager. Dans les faits, ce parasite pousse son hôte au suicide.
Le tout aussi gentil Cordyceps infecte les insectes comme les fourmis, dévorant ses organes sauf ceux nécessaires. Il pousse son hôte à grimper en haut d'une branche, d'une herbe, et à s'y attacher fermement en la serrant entre ses mandibules. La fourmi meurt dans cette position quand le champignon consomme son cerveau et commence à pousser hors de la carapace de l'insecte. Il peut alors libérer ses spores dans l'air, qui seront bien disséminés puisque son hôte s'était élevé.

Encore mieux: le Toxoplasma_gondii, se reproduit dans les chats, mais il peut vivre dans tous les mammifères. Quand il grandit dans un rat, il va modifier son comportement pour qu'il n'ait plus peur de l'urine de chat. Tout rat, même n'ayant jamais vu de chat de sa vie, a instinctivement peur de l'odeur de l'urine de chat. Le parasite inhibe cette peur, et uniquement cette peur. Le rat est alors attiré par les mictions félines. Et devient plus sujet à être dévoré par un chat, au plus grand plaisir de notre petit toxoplasme.

Ces animaux ont donc vu leur comportement modifié par un parasite. Génial, des rats qui cherchent de l'urine, c'est incroyable ton histoire. Oui mais voilà, chez l'homme, le toxoplasme ne réveille aucun désir particulier concernant de l'urine de chat. Par contre, il augmente les comportements dangereux et réduit les temps de réactions, augmente les sentiments de doute de soi, accroît le risque de névrose, enfin augmente le risque de schizophrénie.
En France, nous sommes 88% à porter ce même parasite.

Plus incroyable: les taux d'infection varient parfois très fortement entre les pays. 33% aux USA, 4% en Corée. 88% chez nous. Ces taux varient au cours du temps, et aussi en fonction des traditions culinaires (les aliments crus ou peu cuits préservant plus ces adorables chenapans). D'où une théorie récente selon laquelle ce parasite, affectant un peu plus de la moitié de l'humanité, mais en des concentrations géographiques différentes, pourrait avoir eu un impact direct sur les cultures nationales. Si 88% d'entre nous se laissent influencer alors que 4% seulement s'y adonnent en Corée, au final, notre toxoplasme favori pourrait avoir une incidence globale sur les différences culturelles entre les deux pays (ce qui expliquerait pourquoi les Coréens, les misérables, n'ont ni de Johnny, ni de Pascal Obispo, ni de Jean-Pierre Foucault à eux).

Pour finir, une petite note sans rapport. D'après wikipedia, au cours de l'évolution de l'homme, des virus ont infectés nos ancêtres et se sont insérés dans notre patrimoine génétique, sans faire grand-chose vraiment, mais qui sont ainsi dupliqués quand des cellules se séparent et qui sont transmis de génération en génération. Ainsi, 8% de notre patrimoine génétique seraient squattés honteusement par ces rétrovirus.


Je croyais être un homme, un être à part dans la Création, une personne unique et spéciale créée à l'image de Dieu. En fait je suis un transporteur de gènes guidé par des parasites.
Ne rigole pas trop, toi aussi.



Petit message citoyen.

Les transports publics sont un monde à part, une petite France où l'on trouve toutes sortes de gens. Contrairement à la plupart des autres lieux de rencontres, les transports en commun sont le seul endroit où personne ne fait rien. Chacun, assis ou debout, suivant la chance, regarde dans le vide sa vie défiler pendant ces minutes irrémédiablement perdues.
Si l'on considère une personne dormant 8h par nuit, cela veut dire qu'elle aura dormi 33% de son existence. C'est une durée perdue certes, mais qui repose et est nécessaire. Perdre 2, 3h par jour dans les bus, métros, trains? C'est une perte sèche.

Mais voilà que d'aucuns prennent un malin plaisir à rendre encore plus insoutenable cette petite mort quotidienne: le crétin qui écoute de la musique sur le haut-parleur de son portable, et qui oblige de facto tout le bus/wagon à subir ses goûts musicaux, qui oscillent entre le RnB mielleux et dégoûlinant et un mélange indéfinissable de percussions et de rythmes pouvant venir d'Inde. C'est-à-dire qu'il est difficile d'être sûr, étant donné que ce qui sort effectivement du portable s'apparente plus à un grésillement aigu et informe qu'à de la musique; le morceau joué, déjà mauvais à la base, n'arrange rien.
La qualité sonore ne pouvant motiver ces individus, il faut chercher ailleurs la raison de cette incivilité. Ce n'est pas par amour de la musique, car vu la qualité sonore du portable, il est difficile de différencier Beethoven de Patrick Sébastien. Est-ce pour afficher ses goûts musicaux? Etant donné la sélection, il n'y a pas de quoi pavoiser.
Et pourquoi ne pas savourer leur musique à l'aide d'un casque? Puisqu'ils ont un portable dernier cri, sûrement peuvent-ils investir dans deux misérables oreillettes. Et bien non, ils préfèrent infliger leur musique nasillarde et métallique aux oreilles des usagers revenant d'une longue journée de travail dans un wagon déjà honteusement bruyant.
Cette grossièreté gratuite, ce mépris de l'autre, cet irrespect, a donc une autre explication: ceux qui s'y adonnent vivent dans l'illusion que les personnes alentour vont penser d'eux qu'ils sont des types plutôt cools, à écouter de la musique fort comme ça. Sans doute ces malfaisants pensent-ils aussi que la gent féminine, ainsi exposée à trois notes grésillantes, va nourrir aussitôt l'idée que leur apparat génital est proportionné à ce niveau de coolitude.
Peut-être ces gens, conscients en réalité que 97% du wagon pense à une mort lente et douloureuse pour eux, s'en vantent comme une preuve de rebéllion envers les autres 2% , leurs copains. Le 1% qui reste est le petit chien de Mme Bénichou, qui est sourd depuis longtemps.


Et comme ceux qui subissent devinent que ceux qui font subir sont assez crétins pour être du genre à s'énerver et à vouloir se battre si quelqu'un brisait leur aura de supériorité en leur faisant remarquer qu'ils ont un goût musical misérable ou qu'ils gênent tout le monde, chacun reste à sa place et compte les arrêts restants.

Le mieux aurait été que Sarkozy et Royal soient tous deux élus: comme ça non seulement les mélomanes auraient été arrêtés, mais en plus, avec chacun son policier raccompagnateur, leurs émules n'auraient pas osé sortir leur portable.

Jeanne, indémodable.

Cette élection présidentielle a été l'occasion d'une grande victoire pour une femme: Jeanne d'Arc. Auparavant uniquement brandie par l'extrême-droite, Le Pen en tête, elle a bénéficié ces derniers temps d'un joli regain de faveur chez les partis républicains.

Jeanne d'Arc est le symbole même d'une femme qui se lève et se bat pour ses convictions. C'est le symbole de la nation française qui se défend quand menacée. C'est le symbole du caractère divin de la France, puisqu'elle a été canonisée pour avoir voulu sauver la fille de l'Eglise.
On oublie souvent que c'est surtout le symbole d'une des plus anciennes et belles (car pérenne) mystifications politiques, à des fins de propagande, de notre histoire. Voilà en effet notre royaume coincé entre les traîtres burguignons et l'envahisseur d'Albion, depuis bien trop longtemps. Le roi n'en mène pas large, recule, est affaibli. Voici que débarque une illuminée charismatique, qui se prête une dimension mystique. Dieu soit loué, car apparemment Il est dans le camp de la France! Alors on met la Jeanne sur les devants, en espérant que tel un Stakhanov moyen-âgeux, elle redonnera au peuple le goût de se faire transpercer par les lames et les flèches des Anglais. Suivant la logique jusqu'au bout, dans un bon esprit, Jeanne passe au bûcher, et de bonne opération publique, elle devient martyr de la Nation.
Elle trouve alors utilité par-delà sa date de péremption: si l'image a plu à l'époque, il pourrait être utile de la ressortir. On s'en donne à coeur-joie. On la cannonise même en 1920.

Dans la politique française moderne, c'est bien sûr l'extrême-droite qui s'empare du symbole. Une femme, pure car pucelle, indomptable, guerrière, animée d'une mission divine, allant jusqu'au sacrifice de soi: on reconnaît bien sûr là trait pour trait les caractéristiques qui nous séparent nous autres bons français de tous ces perfides étrangers qui, s'ils ne nous briment pas, veulent au moins nous voler quelque chose.
Drumont aura même à dire: « C'est une Celte, Jeanne d'Arc, qui sauva la patrie. Vous connaissez mes idées [...] et vous savez de quel nom nous appelons l'ennemi qui a remplacé chez nous l'Anglais envahisseur du XVe siècle… Cet ennemi s'appelle pour nous le Juif et le franc-maçon. »
Heureusement, le FN de nos jours n'a pas pris cette citation à la lettre, et s'est permis de l'interpréter dans un contexte moderne, afin d'agrandir la liste des susmentionnés ennemis. De "bouter les Anglois hors de France" à jeter les Arabes à la Seine, il n'y a qu'un pas que certains frontistes n'ont pas peur de franchir, avant de regagner le cortège du FN dédié à la sainte.

Et pourtant, ces derniers temps, on retrouve aussi Jeanne dans les discours politiques de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy.
Pour Royal, c'est dans un ridicule exercice d'identification avec une femme debout, brisant les tabous de l'époque, se battant dans un monde d'hommes. On compare Sarkozy à Napoléon, qu'importe! Elle, elle prend Jeanne. Finies les métaphores animalières! La gazelle n'est plus, on sort la sainte.
Quand au nouveau président, il déclamait récemment à Rouen, le visage tendu (et pas encore bronzé sur le pont du yacht de la 13e fortune de France): "Comment être à Rouen et ne pas penser à Jeanne sur son bûcher, criant le nom de Jésus au milieu des flammes? " et de continuer sur l'importance que nous autres bons catholiques avons dans la France d'aujourd'hui, et son refus de plier devant les musulmans qui, c'est bien connu, égorgent tous, tous les jours, des animaux chez eux, et qui sont tous polygames.

Jeanne, la sainte, la mystique, la guerrière, qui fit sacrer un roi, appelée de toutes parts au nom de la République laïque et rationnelle issue de la Révolution. Dieu merci, la politique sait garder un sens de l'ironie.

Lionel: chut. S'il te plaît.

Je m'étais pour la fin de cette campagne limité du point de vue de mes interventions politiques. Ou disons plutôt que j'avais la flemme d'écrire. Oui, on va dire ça.

Qui peut donc me sortir de ma torpeur? Quel mage me fera réagir et prendre l'initiative d'élever ma voix?
Allez Lionel, on t'a reconnu.


Voici revenu le loser le plus célèbre de la scène politique francaise, Jospin Lionel (frère du regretté Mowgli Jospin, musicien et, selon les besoins, alter ego trotskyste de Lionel) qui refuse obstinément de se laisser oublier dans le paisible repos des perdants de l'histoire. Non content d'avoir misérablement échoué à rassembler autour de lui pendant la campagne interne du PS (et ce malgré le fait que le PS était tellement porteur de renouveau il y a quelques mois, que leur présidentiable favori était le même type qui les avait menés à une défaite historique en 2002), notre Lionel repointe ses bouclettes blanches pour, grand sage, nous donner à tous des leçons de politique.
Je suis injuste. On apprend beaucoup de ses échecs. Lionel a donc beaucoup à nous apprendre.

Voici donc que ce jour je tombe sur l'article que voici. Que nous enseigne Lionel?

"Il faut convaincre les Français d'écarter Nicolas Sarkozy et de porter à la présidence Ségolène Royal (...) le choix ultime doit se faire entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal", a insisté Lionel Jospin en appelant les socialistes à "ne pas se prêter à la mystification" de ceux "qui voudraient réduire le choix entre deux candidats de droite".

Voilà l'homme qui est rentré dans l'Histoire pour avoir échoué à qualifier la gauche pour le second tour de l'élection la plus importante du calendrier politique français, qui a été, contre toute attente, éliminé en faveur d'un candidat de droite et un d'extrême-droite, qui nous explique qu'un second tour sans la gauche est une mystification.

"En 2002, la gauche s'est privée d'une victoire par l'inconséquence et la légèreté d'une partie de ses membres", a-t-il lancé à Avignon devant une salle bondée.

Ouf. Ni le PS ni Lionel ne sont responsables. Les membres en question sont bien sûr les affreux du genre belfortins et autres plus à gauche, laisse-t-il entendre ensuite. Moi qui avais pris sa démission immédiate et son "retrait de la vie politique" comme acceptation et gestion de la responsabilité de l"échec, je m'étais fourvoyé.

Lionel Jospin l'a donc décidé: le choix doit se faire entre Sarkozy et Royal. C'est à se demander pourquoi ils organisent un premier tour. Ah oui, c'est vrai Lionel: parfois ils ne sont pas écrit d'avance.
Une telle amnésie politique, de la part du perdant qui plus est, semble aberrante.

Pourquoi une telle angoisse du côté du PS? C'est qu'une des théories fondamentales du paysage politique français actuel, déjà mise à mal en 2002, pourrait s'effriter un peu plus dans quelques jours: la loi de l'alternance.

Chaque camp, droite ou gauche, oublie tour à tour, suivant les élections, que l'alternance n'est pas un principe républicain, aux lois connues et mécaniques, mais une conséquence directe du vote des citoyens. En 2002? Pas d'alternance, mais c'était à cause d'une aberration électorale, se rassure-t-on, non représentative des lois gouvernant de manière générale les suffrages.
En 2007? Le Pen est occulté de l'esprit, parce qu'on ne veut pas le voir. Mais voilà qu'un autre se pointe: Bayrou.
L'hypothèse d'un Bayrou fort au centre a de quoi déstabiliser: s'il n'y a plus d'opposition forte droite-gauche, et que le pouvoir est au centre, comment alterner? Tous ces gens ayant misé leur carrière dans l'ascension dans un appareil de parti, ne seraient plus assurés du pouvoir une fois que le susdit parti tirerait le bon ticket dans la fille d'attente. Surrané, le systématisme qui fait que le parti arrive tôt ou tard aux rènes de l'Etat.
L'UMP, après 12 ans de pouvoir, s'en fiche un peu. Mais se faire avoir deux fois de suite, pour le PS, ça ferait un peu trop. Cela forcerait finalement à se remettre un peu en cause, idée inadmissible. Alors on se raccroche au bon souvenir de Mitterrand, l'ombre qui plane de façon constante au-dessus du parti, que ce soit sur Royal, DSK, ou Fabius.

La droite regarde vers sa droite, la gauche vers le passé et le centre aimerait bien qu'on le regarde. Pour reprendre les superbes mots de Michel Drucker: Vivement Dimanche prochain.



Prendre le temps.

Certes, il est facile pour l'homme moderne de se laisser engloutir par le flot incessant d'images et d'informations vomi par le monde sur son existence misérable. Parfois cependant il faut se dresser et dire non! non, je ne veux plus passer moins de 5 secondes sur chaque image, idée, concept, ou information; non, je refuse la paresse et vais faire l'effort de me concentrer sur une chose et de prendre mon temps.
Au cas où tu ne l'aurais pas compris, ce temps est venu. Voici donc deux images fascinantes qu'il va falloir savourer.


La première vient du passé. Le 22 octobre 1895, gare Montparnasse. Il est 16h du soir. Le train provenant de Granville arrive à l'heure, à la grande joie des voyageurs; porté par son enthousiasme, il rechigne à s'arrêter, défonce les butées en bout de voie, racle le sol jusqu'au mur de la gare, le détruit, et tombe une dizaine de mètres plus bas.

L'article afférent de Wikipedia propose une version de plus haute résolution que celle ci-dessous, pour ton bonheur visuel.


La seconde vient de Mars. Depuis trois ans maintenant, la NASA y possède les deux voitures radiocommandées les plus chères de l'Histoire, et indubitablement les plus formidables. Alors qu'elles étaient supposées durer trois mois, elles refusent de mourrir et en attendant, la NASA se ballade et prend des photos. Ce sont donc les premières photographies du sol de Mars, prises à son niveau, à avoir une telle qualité.
En ce moment, c'est l'hiver sur Mars, et les rovers hibernent. Juste avant, Spirit a eu le temps de prendre un superbe panorama dont voici une infime partie:


Oui, ce sol, ce ciel, ces rochers épars, appartiennent à une autre planète. Une fois dépassée la déception de ne pas voir sur le cliché des choses comme ceci, à regarder dans le détail la version haute définition, on se perd dans un paysage si étranger et pourtant si familier, à quelques centaines de millions de kilomètres de distance. C'est à couper le souffle, sauf si l'on est blasé ou si on s'en fout complètement. Je préconise le souffle coupé.

Le pingouin et son bulletin

Le moment est important. La démocratisation de l'ordinateur et d'internet posent de nouveaux problèmes qui doivent être tranchés par des lois. D'aucuns pourraient croire que certains enjeux sont peu pertinents pour la vie de tous les jours, et pourtant ces choix sont cruciaux pour nos sociétés. Le problème est que pour l'instant, souvent, les entreprises ont fait pencher les législateurs, peu conscients des enjeux ou peu enclins à l'être, de leur côté.
Voici des choses éparses à ce sujet.

Vente liée

Tout remonte au traditionnel gros méchant de l'informatique. Microsoft fabrique de la soupe aux endives; ils ont réussi à convaincre le monde que le seul aliment équilibré était la soupe aux endives, que la soupe aux endives, c'est bon, et que d'ailleurs tout le monde adore la soupe aux endives, et de toute façon rien d'autre n'existe, alors à table. Le consommateur s'est habitué à se faire dicter ce qui est bon pour lui, n'y connaissant pas grand chose lui-même. Fort de ce fait, Microsoft déroule la machine. Son propre réseau informatique (le défunt MSN, avant qu'Internet ne voie le jour), ses applications que l'on prend bien le soin de rendre partie intégrante du système pour ne pouvoir les enlever (Internet Explorer, Windows Media Player...), ses formats de fichers (Word), et réussit à faire gober à ses clients que ordinateur et Windows ne font qu'un tout logique.
Un ordinateur dans un magasin, c'est une tour, un écran. Quand on l'achète, il y a plein de cds dans le carton, on l'allume et le logo de Windows apparaît. Microsoft a réussi à faire passer cela pour normal.
- Oui mais j'avais déjà Windows sur mon ancien ordinateur... dommage, tu viens de le racheter (~ 20-30% du prix du nouvel ordinateur). Dans le magasin, aucun moyen de connaître, comme selon la loi, la part du prix liée au matériel (la tour) et celle du logiciel (Windows et tous les logiciels misérables donnés avec, que tu n'utiliseras jamais mais que tu as bien payés).
- Oui mais je suis un type cool et je voulais installer Linux sur mon ordinateur... dommage, tu as quand même payé Windows, et bonne chance pour te faire rembourser.

Interopérabilité, DRM

L'impératif d'interopérabilité pour le consommateur, c'est le loisir de pouvoir jouir de l'oeuvre artistique qu'il a achetée contre monnaie sonnante et trébuchante de la façon qu'il entend. Une chanson téléchargée légalement sur internet doit pouvoir être lue sur son pc, son lecteur mp3 quel qu'il soit. Apple par exemple, ne propose sur sa plateforme que des chansons uniquement lisibles avec leur lecteur, l'Ipod. Un peu comme si tu achetais des oeufs, mais qui ne pourraient être cuisinés qu'avec la poêle du fermier.
Ces protections (appelées DRM) servent-elles le consommateur honnête? Celui-ci, contrairement aux vilains pirates qui font de leurs mp3s ce qu'ils veulent, est contraint dans sa liberté de jouir de son achat. Ne parlons pas des aberrations qui en découlent. Par exemple (oui en fait il faut bien en parler un peu), les licences donnant le droit à un pc de lire tel ou tel fichier multimedia protégé, dépendent du matériel du poste utilisé. Ce qui veut dire que de nombreuses personnes ayant par exemple rajouté un disque dur ou un lecteur, ou ayant dû réinstaller windows, ont perdu les droits pour lire leurs fichiers chèrement acquis.
Encore plus fort, utilisant Linux, je ne peux pas lire ces fichiers protégés, car Microsoft ou Apple se gardent bien de communiquer leurs petites recettes. Faut-il que pour écouter de la musique sur mon ordinateur j'investisse dans un Macbook ou que j'achète Windows? C'est encore plus drôle pour lire des DVDs: ceux-ci étant cryptés, il faut utiliser un logiciel pour les décrypter. Ah oui mais d'après notre jolie loi DADVSI, c'est un contournement de mesure technique de protection, passible de quelques centaines d'euros d'amende. D'ailleurs les députés, qui seront dans quelques mois tous équipés d'Ubuntu Linux, n'auront donc pas le droit de lire des DVDs en vertu de la loi qu'ils auront votée quelques mois plus tôt.
En tant que consommateur payant, a-t-on encore le droit de profiter de son achat?

Formats fermés et ouverts, logiciels libres

Voilà bien un sujet qui paraît cantonné à une poignée d'informaticiens barbus dans leur sous-sol: l'ouverture des formats des fichiers. L'idée que n'importe qui peut savoir comment lire et sauvegarder une donnée (comme une lettre ou un CV) dans un fichier. Le problème, c'est que par exemple, Microsoft change ses formats à chaque version de Word, en prenant particulièrement soin que l'ancienne version ne puisse pas lire les nouveaux fichiers. C'est là qu'il faut payer. Et quand c'est l'Etat qui veut pouvoir lire les nouveaux fichiers? A-t-on idée du coût faramineux des licences des mises à jour en jeu? Et un Etat souverain doit-il être tributaire d'une compagnie privée étrangère pour le bon fonctionnement de son appareil?
La France commence à comprendre que non. De nombreux ministères, ou des départements comme la Gendarmerie, sont passés à OpenOffice.org. Pour les ignares, c'est une suite d'applications logicielles comprenant traitement de texte, tableur, présentations, etc. Comme Microsoft Office, compatible avec celui-ci, mais totalement gratuit.
Oui, se dit le profane, mais j'ai vu à Carrefour le CD de Microsoft Office à 400€ ou plus, c'est que c'est sûrement plus fiable et performant que ton machin bidule donné. Pour répondre rapidement, non. Que Microsoft ose proposer ses logiciels à de tels prix démontre simplement l'emprise culturelle de l'entreprise sur les consommateurs, qui sont dans l'ignorance qu'il existe un choix, et encore mieux, un choix totalement gratuit.
Et pour en revenir aux formats des fichiers, ceux utilisés par Openoffice sont bien entendu ouverts. Cela veut dire que dans 20 ans, avec OpenOffice ou son descendant, il sera possible de relire tes fichiers. Tu ne garderas peut-être pas tes fichiers si longtemps, mais l'Etat, les entreprises, si. On n'y pense pas parce qu'il y a 20 ans, les fichiers, c'était un classeur de feuilles dans un placard; mais l'Etat, l'armée, la police, les banques, etc, en auront besoin.
Il existe pourtant une solution: les logiciels libres. Ils sont gratuits, librement téléchargeables, consultables, distribuables, modifiables. Ils sont souvent d'une qualité égale ou supérieure à leurs homologues propriétaires et fort coûteux. Linux, Ubuntu, Firefox, Amarok, K3B, Gimp, OpenOffice, et des milliers d'autres, proposent des alternatives gratuites, pérennes, libres de tout aléa commercial d'une maison mère. Le code source est disponible, ce qui veut dire qu'une administration peut les adapter précisément à son besoin.
Quelle doit être la politique de l'Etat vis-à-vis des logiciels libres en général? L'école doit-elle par exemple apprendre à effectuer un traitement de texte, ou à utiliser Microsoft Word? Doit-elle former les générations futures à l'informatique, ou à Microsoft Windows? L'école de la République doit-elle former et donner des compétences, ou bien pondre des futurs consommateurs pour une entreprise américaine?
Plus crucial à l'essence même de notre société, par rapport par exemple aux brevets logiciels que certains industriels essaient de faire passer en Europe comme ils les ont fait passer aux USA: le savoir a-t-il vocation à être la propriété commerciale d'une élite d'entreprises, ou à être libre et ouvert à tous?



La campagne électorale en ce moment élude totalement ces thèmes, qui sont aussi pertinents maintenant qu'ils seront lourds de conséquences dans le futur. Pour que ceux qui s'en inquiètent puissent tout de même voter en connaissance de cause, l'APRIL a monté l'excellent site www.candidats.fr, qui a envoyé à chaque candidat un questionnaire et qui en publiera les réponses. Pour donner plus de poids, il y a également une déclaration d'utilisation de logiciels libres, qui n'engage à rien, mais qui permet de montrer que l'enjeu a aussi un impact économique, social, culturel, et plus largement touche aux valeurs de la République.
Signe donc, et surveille les réponses qui devraient normalement arriver bientôt.