Intelligent Design, encore et toujours




Bueller? Bueller? Qui le sait?

Ben Stein, le professeur dans La Folle Journée de Ferris Bueller, est aussi, apparemment, un fervent défenseur de la théorie de l'Intelligent Design, dont j'ai déjà parlé. Pour rappel, l'ID soutient que la théorie de l'évolution ne marche pas, et que la nature est trop complexe pour ne pas avoir été créée par une certaine puissance supérieure. Historiquement, c'est une idée qui est née de la volonté d'imposer l'enseignement du créationisme dans les écoles américaines, sans mentionner explicitement Dieu pour des raisons judiciaires.

Ben Stein a donc fait un documentaire là dessus. Seulement, au lieu d'expliquer ce qu'est l'ID et pourquoi cette pseudo théorie serait juste, et pourquoi le darwinisme serait faux, c'est une heure et demie d'un fantasme du complot enrobée dans une mauvaise foi qui donne plutôt envie de vomir. Entre autres:

  • des scientifiques se font injustement persécuter parce qu'ils défendent l'ID,
  • ne pas mettre l'ID au même rang que l'évolution revient à violer la liberté sur laquelle est fondée les USA (Ben Stein se promène, grave, au milieu des tombes des soldats de la seconde guerre mondiale pour bien montrer qu'ils sont tous morts pour rien si on ne l'écoute pas),
  • les scientifiques ne comprennent rien à l'ID parce qu'ils croient que c'est de la religion cachée alors qu'il n'en est rien en réalité, c'est promis,
  • soit dit en passant tous ces scientifiques sont des sales athées, contaminés et corrompus par le darwinisme et qui veulent convertir les petits américains vers le paganisme le plus effrayant qui soit,
  • les darwinistes sont aussi bornés, violents, et intransigeants que des communistes. A cet effet, le film est entrecoupé toutes les 10s d'images d'archives du mur de Berlin, de chars qui défilent dans les rues, de combats urbains,
  • l'euthanasie et l'avortement sont des plans machiavéliques des darwinistes pour débarrasser la société de ses éléments faibles, et le planning familial est de l'eugénisme,
  • apparemment, c'est Darwin qui a soufflé à Hitler l'idée de l'Holocauste. Ben Stein, pour bien montrer cette idée, va à Dachau, va dans un asyle où des handicapés se faisaient gazer, montre des images d'archives de corps empilés. Ce subtil argument ad hitlerium final est le nauséabond point culminant du documentaire.

Le film est bien produit, a une belle photographie: il y a de l'argent derrière tout cela. Combien de jeunes américains vont devoir regarder cela, terrorisés, sans s'apercevoir que son discours est incohérent et dangereux?

L'Intelligent Design est une anti-théorie: elle n'apporte pas d'explication, mais postule une réponse toute préparée vers laquelle on doit retomber systématiquement, par défaut d'imagination. Je ne sais pas expliquer ceci, c'est trop difficile, alors forcément c'est parce qu'il y a un être magique qui est à son origine. L'Intelligent Design est improuvable car elle n'avance rien qui puisse être prouvé: c'est trop dur de chercher, alors on arrête tout, et on postule que si c'est si difficile, si on n'y arrive pas sur le moment, c'est qu'il n'y a pas d'explication, pas de mécanisme à trouver, puisque tout vient d'une toute-puissante et mystérieuse force extérieure. Etrangement, les tenants de l'ID ne cherchent jamais à expliquer cette force extérieure, car ce n'est qu'un déplacement de la difficulté: pour contourner un problème complexe, on lui substitue un autre encore plus mystérieux puisque totalement inconnu et indéfini. Ce qu'ils ne disent pas, c'est qu'ils ont une petite idée de qui est cette force: c'est Dieu, évidemment, mais il ne faut pas le dire tout haut pour pouvoir rentrer dans les programmes scolaires américains. C'est une bonne blague, parce que c'est un secret de Polichinelle, bien que certains esprits malins soutiennent avec les mêmes arguments que la force conceptrice du monde n'est pas Dieu, mais le Monstre de Spaghettis qui Vole (FSM).



Et certains états du Sud des USA intègrent déjà dans leur cursus l'enseignement de l'ID, à égalité avec la théorie de l'évolution. Ah, la belle génération qui nous est promise!

Ce qui se joue, c'est la défaite de l'intellectuel face à l'obscurantisme. C'est Sarah Palin, qui dans le même discours, soutient qu'il faut aider les enfants handicapés, et qui ensuite dit qu'il est scandaleux que l'état finance des recherches sur les drosophiles... qui ont précisément pour but de mieux comprendre le fonctionnement du système nerveux, ou de certains gènes, ce qui a pour conséquence au final de pouvoir aider ces enfants handicapés! Ce sont les télévangélistes qui crient qu'il ne faut pas chercher les raisons de l'ouragan Katrina dans la climatologie mais dans la dépravation de la Nouvelle-Orléans. Ce sont des groupes qui prient devant un veau d'or (!) à New York pour que Dieu reprenne le contrôle de Wall Street.

Ces gens sont au pouvoir.

Ces temps-ci je lis assidûment Richard Dawkins et Daniel Dennett, c'est passionnant, et à la lumière de tout ce que je viens de décrire, un peu de Raison, c'est extrèmement rassurant.

Benoît et John

Par curiosité, j'ai tenté de regarder le flux de CNN qui retransmettait la convention républicaine qui va adouber John McCain comme candidat à la présidence des Etats-Unis. Bien mal m'en a pris, car maintenant je suis en rogne.

En fait, une convention républicaine, c'est à la base rudement soporifique, ce qui, vu l'heure tardive, m'arrangeait. Plusieurs personnes font des discours pré-mâchés abordant chacun un aspect précis de la politique. On fait bien attention à inclure toutes les catégories qui ont du poids: de l'ancienne PDG de HP à la gérante d'une petite boutique (qui avait surtout l'avantage d'être "philipino-asiatique", dixit CNN, ce qui est chouette pour raccoler tous ces hispaniques que McCain veut jeter hors des frontières mais dont le vote peut, après tout, se révéler utile). John McCain est formidable, c'est un patriote, il comprend tout, c'est vraiment trop bien. On pique du nez et un premier ronflement pointe. L'intervenant regarde la caméra une minute, pivote de 45° pour regarder le prompteur à droite, pivote de 90° pour faire faire au prompteur de gauche, et revient au centre, en boucle, pendant 5min. Les yeux piquent.

Et puis on annonce en voix off le prochain intervenant: Msg Wenski, l'évêque d'Orlando, en Floride. Ca réveille. Pendant un moment, j'ai l'impression d'avoir mal compris. Un évêque catholique qui apporte publiquement son soutien pour un parti politique? Je flotte pendant un moment dans une consternation confuse. Un représentant de l'Eglise Catholique, qui vient faire un discours politique en soutane? Je suis bien placé pour connaître les gouffres culturels qui nous séparent parfois de nos amis outre-atlantiques, mais le républicain (à notre sens à nous, franchouillards) qui est en moi s'étrangle. Pendant que l'évêque se dirige vers l'estrade sous les applaudissements, je me demande brièvement à quand date le dernier soutien public pour un parti politique de l'Eglise en France, 100, 150 ans?

Et quand il commence à parler, je me rends compte que c'est encore pire: il n'est pas venu pour parler politique, il est venu pour dire une prière. Une prière aux accents politiques, évidemment: il glisse bien que l'avortement doit être interdit, mais, dans un oubli caractéristique des américains dans leur attachement à l'absolue sacralité de la Vie, ne mentionne évidemment pas la peine de mort, qui n'a aucun détracteur dans l'assemblée. Une prière donc, ce qui, ajouté à sa soutane, ne laisse plus de doute qu'il n'est pas là à caractère privé, mais bel et bien en tant que représentant de l'Eglise. Je n'essaie même plus de chercher à quand daterait la dernière intervention similaire de l'Eglise en France.

Bouquet final, l'évêque conclut sur un vibrant discours sur la grandeur de l'Amérique, nation tout spécialement bichonnée par Dieu, apparemment, finissant, la larme à l'oeil, par un "Amérique, Amérique, Dieu te bénisse!" qui consacre la fusion entre théologie chrétienne et mythologie de propagande sur la sacralité des USA. Bref, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, officielle aux Etats-Unis et en France, n'est pas forcément interprétée de la même façon.

Heureusement, parfois, les républicains américains nous font rire: un peu comme Dick Cheney, opposé au mariage homosexuel, dont la fille est lesbienne, ou Bush qui explique aux Russes qu'envahir un pays souverain, ça ne se fait pas au XXIe siècle, ou encore ce sénateur républicain dans le nom m'échappe, qui a fait voter des lois très dures sur les attentats à la pudeur homosexuels, arrêté après avoir proposé certains services à un policier en civil dans des toilettes publiques... Là, le nouveau truc, c'est la niaise à lunettes Palin, que McCain est allé traquer en Alaska. Bien que totalement inexpérimentée, Mme McCain lui trouve une grande expérience en matière de politique étrangère, parce que l'Alaska est proche de la Russie. Fervente conservatrice, elle prône l'abstinence avant le mariage, et en tant que gouverneur de son Etat, elle a divisé par deux les fonds d'un programme de maisons d'accueil de mineures enceintes, pour que la peur de la rue leur fasse assez peur pour garder leur vertu. Espérons donc qu'elle ne chassera pas de son toit sa propre fille mineure enceinte Bristol, qui ne trouverait donc pas refuge dans ces maisons d'accueil.

C'est vrai qu'ils nous font rire parfois, mais bon après huit ans de Bush on a assez ri pour un bon moment, faut pas déconner non plus.

N'habite plus à l'adresse indiquée.

Soit avisé, visiteur, que pris d'une folie dépensière, j'ai acheté un nom de domaine. Il est redirigé automatiquement vers ce présent blog, donc rien ne devrait changer pour l'instant, à part dans la barre d'adresse qui arbore un magnifique malentendus.fr.

A l'avenir cependant, peut-être, des changements plus drastiques pourraient intervenir. Mieux vaut donc garder en tête que c'est malentendus.fr qui prime.

Ca fait mal à la langue.

J'ai déjà ici présent fait le vieux con, à me plaindre de l'état lamentable d'alphabétisation des jeunes de notre époque, leur orthographe au jugé, leur grammaire inexistante. BashFR, version française du vénérable Bash.org, est un site qui répertorie les bons mots et conneries débitées sur des forums de discussion; en cela c'est une démonstration cauchemardesque de l'incapacité de certains à écrire le moindre mot, au point que l'on se demande comment la pensée se forme, derrière.

Par exemple, citations tirées au hasard:

  1. Trauma : tu compren pa un sens normale de frase ? mon povr arete wow, va a lécole et surtou apren a parlé cio
  2. marion: je suis pose que je te dérange mais bonjour quand même
  3. nyouke : je compran pas pourquoi il écrives tous "sa" au lieut de "ça", ses grave comme même
Et ainsi de suite. Comment des gens comme ça, qui partent avec un handicap certain dans le monde, arrivent ensuite à décrocher un emploi où il faut au moins écrire un mot ou deux de temps en temps?

Et bien j'ai eu ma réponse ce matin dans mes emails de publicité, pour un site internet qui compte parmi les plus importants revendeurs d'informatique en France:


Donc ces gens font pareil au boulot, et pensent pouvoir cacher leurs lacunes avec un bon coup de correcteur dans Word. Après tout, rien ne sert de savoir calculer de tête, on prend une calculatrice; pourquoi ne pas faire la même chose avec le langage? Problème, "ils vous restent" est grammaticalement correct, comme dans la phrase: "Et bien Madame Michoux, ces radis, ils vous restent sur les bras", mais "il vous reste des radis Madame Michoux?" Oui: parce que pour qu'un ordinateur corrige la grammaire correctement à 100%, il faudrait qu'il puisse interpréter et comprendre le texte. Et le jour où une machine sait faire ça, on pourra commencer à s'inquiéter, parce qu'elle se révoltera bientôt, et commencera à manger nos enfants.

D'un autre côté, ça se tient, on accorde parce qu'il y en a plusieurs, des heures...

De Benjamin Constant à Jean Sarkozy, en passant par 1929

Je rattrape ces temps-ci, entre deux bouquins de science-fiction britannique, tout le retard que j'ai accumulé au fil des ans en termes de littérature française plus classique. J'ai toujours détesté les études de livres à l'école, car je n'aime pas que l'on me force à lire des choses qui ne me disent rien. On me disait de lire Zola, je disais que nenni, et me plongeais dans John Brunner, Frank Herbert, ou Robert Silverberg; on me parlait de Balzac, et j'allais me réfugier chez Arthur Conan Doyle ou Agatha Christie.
La dulcinée, m'ayant fait enfin lire du Zola, a fait voler en éclats cette barrière dressée par l'école de la République dans mon esprit. Je repasse donc tout: Zola, Balzac, Musset, et, dernièrement, Benjamin Constant. A part Zola qui parle du peuple et de la fange, les autres, tout comme Flaubert, dont je garde de mes lectures scolaires un glauque souvenir, rentrent à peu près tous dans le même cadre, la même perspective: des jeunes gens aisés, brisés par l'ennui et leurs passions, qui détruisent leur vie, soit activement, soit par sacrifice, soit un peu des deux. Tout un monde de rentiers qui, dans la débauche ou l'austérité, noie son mal-être dans un mélange d'ennui et de passions impossibles ou destructrices.
Soit c'est une jeune fille, bien sur elle, qui se laisse séduire par un gredin qui brise sa vie alors qu'elle accepte son sort, sacrifiant son bonheur, sa santé, sa vie pour l'ingrat; soit c'est un coquin qui, se dirigeant au hasard de ses passions, cherche l'amour mais ne réuissit qu'à le briser partout où il va. C'est encore plus frappant chez Benjamin Constant, en cela que ses écrits sont autobiographiques; analysant froidement, sans s'excuser ni se vanter, ses innombrables revirements de coeur, il retrace sa jeunesse torturée mais insouciante. Quand il a de l'argent, il ne compte pas; quand il en manque, il en demande à ses amis, ou à des banquiers de son père, souffrant de l'humiliation, mais n'ayant jamais l'idée saugrenue d'avoir à travailler pour subvenir lui-même à ses besoins.
Cette jeunesse qui s'ennuie et s'assoupit sur ses rentes et sur la fortune de ses parents était-elle la jet set du XIXe? Ces gens qu'à travers ces oeuvres littéraires on admire, dont on vit les émotions, étaient-ils les têtes à claques de l'époque? Que pensait le commun des mortels de ces oisifs qui, en plus d'avoir le luxe de s'ennuyer, osaient s'en plaindre? Le narrateur de Confession d'un enfant du siècle, de Musset, qui se vautre alors dans la débauche, côtoie des Anglais qui dépensent à qui mieux-mieux, raisonnant que s'ils dépensent, c'est qu'ils s'amusent; seulement c'est un artifice, une illusion. Est-ce que les gens qui ornent les pages people sont si différents? Cette bourgeoisie jeune et insouciante, oisive car se reposant entièrement sur ses parents, n'est-ce pas l'équivalent de Paris Hilton et de Jean Sarkozy? Bien sûr, les intellectuels, les littéraires, étaient d'une autre trempe et d'un autre talent, mais il y a fort à parier que pour chaque Benjamin Constant, dans son milieu, il y avait quand même tout un tas de petits merdeux.
Merci à Zola pour avoir brisé toute cette littérature enfermée sur elle-même, et avoir osé parlé d'autre chose que des états d'âme du fils à papa ou des malheurs de la niaise du bourg.

On peut crier ici à l'anachronisme, mais l'Histoire n'est pas si loin qu'on pourrait la croire. Pourquoi les gens, la société, seraient-ils si différents il y a cent, deux cents ans? Par exemple, l'écoute d'une compilation de chansons des années 30 autour du thème de l'argent m'a rappelé à quel point nos préoccupations économiques d'aujourd'hui, qui semblent nouvelles, par opposition au bon vieux temps où tout allait bien, n'ont rien d'exceptionnel. Quelques morceaux choisis:

Le paquet fiscal de Sarkozy?

(1930)
au lieu d'imposer l'travailleur qui enrichit l'gouvernement,
imposez plutôt les noceurs, et qu'ils paient pour les pauvres gens
oh oui la loi qu'il fallait faire, j'vous l'dis messieurs du parlement,
c'est pas l'impôt sur les salaires, mais c'est l'impôt sur les feignants!
ou

(1936)
en France, il est deux cent familles
qui accaparent la richesse.
en France, il est deux cent familles
qui provoquent votre détresse.

Fillon: les caisses sont vides!

(1926)
en France depuis quelques temps, ca va très mal évidemment,
et dans nos caisses il n'y a plus d'argent.

La spéculation sur les monnaies, la crise immobilière?

(1926)
des hommes d'affaires peu scrupuleux, profitant des grands malheureux,
spéculent sur le franc, c'est scandaleux,
ils achètent pour une bouchée de pain, tous nos immeubles tous nos terrains,
bientôt il ne nous restera plus rien.
Le dollar qui domine, qui rend fou, qui affame les perdants de la spéculation céréalière, qui broie le Tiers Monde alors que toujours plus de richesses sont créées?

(1932)
on joue, on perd, on gagne, on triche,
pétrole, chaussettes, terrains en friche,
tout s'achète tout se vend on devient riche,
dollar...

mais sous un ciel de cendre,
vous verrez un soir,
le dieu Dollar descendre,
du haut d'son perchoir,
et devant ses machines,
sans comprendre encore,
l'homme crever de famine,
sous des montagnes d'or
L'argent et la justice?

(1929)
au-dessus des lois, au-dessus des hommes,
quel est le maitre inexorable et tyrannique,
le fric
c'est lui l'arbitre tout puissant
qui fait le coupable l'innocent
le juge aveugle et la justice paralytique,
le fric

Bref, en conclusion de cet article aberrant, sans queue ni tête et parsemé de parallèles honteux, nous vlà beaux.

Man, man!


Ils sont fortement moustachus et barbus, et s'habillent comme des clodos ringards: Man Man en concert, c'est à mi-chemin entre un groupe de rock, un numéro de cirque, un catalogue de la redoute des années 80s et une crise d'épilepsie.

Le chanteur, énorme moustache, vieux polo Lacoste et minuscule short en jean blanc, crie au-dessus de son clavier, en sautant partout et en rigolant avec les autres membres du groupe. Le bassiste, chauve et avec une barbe qui doit lui causer des retards dans les aéroports, chante en faisant les gros yeux; un autre clavier/saxophone crie et arbore son tee-shirt troué; le guitariste, sous son bonnet miteux, joue parfois de la trompette; et enfin le batteur tape sur tout un tas de choses -- y compris un lapin de bronze sur lequel ont été judicieusement scotchées des plumes fluo.

Quand on écoute un album de Man Man, on dirait une bande de types saouls qui chantent dans la rue: en concert, c'est pire. Ca se voyait déjà pendant qu'ils préparaient la scène, après la première partie: moins une disposition du matériel musical qu'un empilement massif de tout ce qui leur était tombé sous la main. Le chanteur avait une grosse boîte noire, dont il a sorti, pendant de longues minutes, une infinité d'objets totalement inutiles: des clefs, des cuillers, un mégaphone-jouet, des serpents en plastique, des plumes fluo, du tissu à paillettes, des cloches, un crachoir, des pièces d'or en plastique, etc. Il y avait même, dans un coin, un de ces énormes cendriers métalliques qu'on trouve devant les magasins, qui a servi de tambour improvisé. Ces objets ont ensuite, au gré des chansons, été jetés, joués, frappés, piétinés par un chanteur survolté mais qui a réussi l'exploit de ne pas se casser la figure, malgré ses efforts.

Quand ils commencent un morceau, tous chantent, tous jouent, tous crient, tous sautent, tous font des grimaces. C'est festif. Le groupe idéal pour les mariages, bar-mitsvah, ou enterrements. A la fin, ils sont sortis en criant dans la rue, et tout le monde a suivi; et dehors, sous la pluie, au milieu des passants effrayés, ils ont chanté une dernière chanson, le chanteur perché sur une boîte aux lettres jaune de la Poste.

Bref, ça vaut au moins une soirée de variétés sur la 2 avec Johnny, Pagny et Barbelivien.



Petit addendum: je suis célèbre, car vu sur l'excellent PitchFork, qui propose une vidéo de Man Man criant dans les rues de Paris, et chantant après le concert près de la susmentionnée boîte aux lettres de la Poste: ici.

Le monde? quel monde?

Hier, la Fondation Nationale des Indiens au Brésil a publié des photographies prises d'hélicoptère au-dessus de la forêt amazonienne, à la frontière du Pérou et du Brésil.

On y voit une tribu jusqu'alors inconnue, qui réagit à ce premier contact avec la modernité en envoyant des flèches sur l'hélicoptère.

Il est estimé qu'une centaine de tribus, au monde, n'ont encore jamais eu aucun contact avec le reste du monde. A l'heure de la globalisation, du "village internet"; à l'heure du voyage et de l'exploration spatiale, et du quadrillage de la planète par un dense réseau de satellites, il y a encore des hommes et des femmes qui mènent la même existence que nos ancêtres ont pu connaître il y a quelques milliers d'années.

Si l'on y pense quelque temps, on ne peut s'empêcher d'être pris d'un vertige angoissant. Quoi, des peuples ne connaissant ni Platon, St Augustin ou Kant? Qui ignorent l'existence de Descartes, Newton, Einstein? Qui ne savent pas que Dieu, mort sur la croix, est ressuscité, avant d'être déclaré à nouveau mort par Nietzsche? Qui ont vécu une existence champêtre pendant qu'Alexandre faisait sienne l'Asie, pendant que Rome soumettait la Méditerranée avant de succomber à son propre poids et à ses excès, pendant que les Vikings pillaient l'Europe, pendant que les Arabes faisaient tomber l'Afrique et l'Asie, pendant que le Moyen-Age étouffait l'Occident avant qu'il se libère par la Raison et la Révolution?

Des indiens, enfiin, qui ne connaissent ni d'Eve ni d'Adam: Jordy, Francis Lalanne, Lionel Jospin, Pascal Sevran, Jean Sarkozy; qui ne pourraient pas reconnaître le drapeau américain, la silhouette d'Indiana Jones, ni comprendre le principe du hamburger, de la mode tektonic; qui ne seraient même pas fichus de déchiffrer un SMS ou de prédire le cours du pétrole; qui n'ont jamais entendu les doux mots de "céleri remoulade", "cancoillotte", "StarAc", "bande d'arrêt d'urgence"?

Nus, le corps peint de rouge, un arc et des flèches à la main. Ont-il une âme? Christ est-il mort pour eux? Sont-ils contre les terroristes ou avec eux? Pensent-ils que le libéralisme est incompatible avec socialisme? Vont-ils boycotter les JO de Pékin? Avaient-ils voté pour la Russie à l'Eurovision? Sont-ils pour ou contre l'avortement ou la peine de mort? Pensent-ils que la surveillance étatique des citoyens est une nécessité pour la sécurité ou une érosion des libertés publiques?

On peut se demander si tenter un contact est réellement utile. Pourquoi les importuner de notre curiosité maladive, de nos vices, de nos maladies, de notre avidité, alors que de toute façon le monde sera prochainement détruit cet été, lorsque le Large Hadron Collider du CERN produira un trou noir qui dévorera la Terre?

La riposte graduée: comment restreindre les libertés au nom de ces pauvres artistes

Le gouvernement, après avoir demandé à un marchand comment il pourrait gagner plus de gros sous, veut absolument faire voter une loi sur la ripose graduée. J'en ai déjà parlé, il s'agit de surveiller les internautes, et, en cas d'infraction supposément constatée, les ayant-droits pourraient, sans aucun juge, remonter jusqu'à la personne propriétaire de la machine, pour le bannir d'internet. Le gouvernement, qui d'un côté veut bannir des gens, parle d'un autre d'un droit d'accès à internet pour les européens, faisant là encore preuve d'une cohérence sans faille.
Le parlement européen a, je le rappelle, voté contre ces dispositions.
Mais la bataille s'annonce acharnée. Ainsi, d'après Pascal Rogard, patron de la SACD, « la protection de la vie privée porte atteinte à d'autres libertés ». Les propositions de ces organismes reviennent à ceci: installer sur les ordinateurs des internautes des programmes ("spyware") qui les avertirait en cas d'infraction supposée.
Un autre article fait sourire, tristement; il s'agit d'un entretien avec Marc Guez, patron de la SCPP (Société civile des producteurs de phonogrammes).
Marc Guez. Ce ne sont pas les gens qui sont surveillés, ce sont leurs machines à partir du moment où elles sont connectées à un réseau peer-to-peer. Par exemple, quelqu'un qui allume son micro, qui met des fichiers en partage et qui part de chez lui pendant trois mois. Et bien, il sera susceptible d'être détecté parce qu'il est connecté au réseau. Par contre, qu'il soit là ou pas, qu'il surfe ou qu'il ne surfe pas, on ne le sait pas. On ne surveille pas du tout l'activité de flux, c'est-à-dire où les citoyens se connectent. Le fait déclencheur c'est qu'une machine, quelle qu'elle soit, mette des contenus à disposition. Et bien c'est comme si des gens sortent des meubles de jardin devant leur maison. Et bien tous les gens qui passent devant leur maison peuvent les voir. A contrario, si vous les laissez à l'intérieur, personne ne va les voir. Et on ne rentre pas chez vous.
Si j'ai bien compris, le raisonnement est que mettre passivement à disposition des contenus supposément protégés par des droits d'auteur est aussi répréhensible -- et punissable pénalement -- que de laisser ses meubles de jardin dehors.
D'autre part, s'ils ne surveillent pas les flux, donc les échanges de données, il n'y a même pas de preuve de piratage, sauf si mes lacunes en droit me font défaut. La détention de musique serait-elle proscrite? Mettre sa musique dûment payée sur son ordinateur est-il interdit? Que veut dire mettre en partage? Est-ce mettre les fichiers en question sur un réseau du type Emule? Bittorent? Est-ce les mettre sur un ftp privé pour pouvoir se transférer personnellement de la musique d'un endroit à un autre? Est-ce les mettre sur son disque dur, accessibles par ce programme pirate par excellence, ssh?
Pour reprendre l'image jardinière du monsieur, si je copie un album légalement acheté, selon mon droit théorique à la copie privée, et que je laisse cette même copie sur ma table de jardin, suis-je coupable de mise à disposition de musique, pour le quidam qui regarderait chez moi et qui pourrait me prendre ma copie?
En fait on interroge les réseaux de peer-to-peer pour savoir quels sont les fichiers mis en partage. Et ce sont eux qui vont nous dire quels sont les internautes connectés qui les mettent à disposition. C'est un échantillon qui est relevé à un instant donné. Nous collectons les informations de base : à partir de quelle connexion Internet ont été mis à disposition des fichiers sans autorisation.
Cela ouvre un autre volet fascinant: comment reconnaître un fichier mis à disposition sans autorisation. Bien sûr, seuls les artistes à gros volume seront recherchés: plutôt Johnny Halliday que Anna Terhneim. Comment alors trier les fichiers à disposition, comment retrouver un titre illicitement partagé? Peut-être le nom du fichier. Si je m'enregistre en train de chanter la marseillaise, et que je mets à disposition le fichier sous le nom de "Johnny Halliday - Elle est terrible.mp3", suis-je un pirate? Est-ce que, sans décision d'aucun juge, cela suffit-il à me faire condamner d'internet?
Faut-il que les ayant-droit téléchargent le fichier incriminé, pour s'assurer qu'ils en détiennent les droits? Mais alors, en téléchargeant illégalement un fichier protégé par le droit d'auteur, ne seraient-ils pas alors tout aussi coupables?

On s'étonnera que parmi toutes ces propositions faites par ces puissants lobbys, au nom des artistes, pas une ne concerne la hausse de la part de la rémunération de ceux-ci sur le prix d'un CD. On pourrait penser que, si moins de CDs se vendent, on pourrait ainsi mécaniquement compenser le manque à gagner des artistes, dont ils ont tant à coeur le bien-être.

Pendant qu'une industrie cherche à conserver ses marges honteuses, préférant sacrifier les libertés individuelles plutôt que leurs profits, tout cela avec l'approbation bienveillante et active du gouvernement, il reste quand même quelques personnes à aimer la musique, et à se souvenir que ce sont les artistes qu'il faut soutenir, et non tous ceux qui prétendent parler en leur nom. Personnellement, voilà mon programme des deux semaines qui viennent. Petit test: tu reconnaîtra certains artistes, mais tous? Non? Comment est-ce possible? Ne passeraient-ils pas à la radio? Comment alors découvrir ces talentueux groupes dont les maisons de disques ne jugent pas bon de faire la promotion?

Monsieur Tourè

J'aime, j'adore avoir ma boîte aux lettres pleines de prospectus, malgré le signe les refusant adorablement scotché par ma moitié. Mes préférées sont les grandes surfaces, surfant sur la vague bien-pensante écologique, qui réagissent en faisant la promotion de produits respecteux de l'environnement, à grand coup de catalogues de 50 pages de papier plastifié distribués massivement.

Mais qui n'a jamais eu ces formidables petits cartons qui, sous une confortable couverture de fautes d'orthographe, nous vantent les mérites de puissants sorciers? Ils sont formidables, ces marabouts: il n'existe aucun problème humain qu'ils ne peuvent résoudre en un claquement de doigt, résultat garanti, paiement après succès.

J'en ai reçu un cette semaine qui me proposait des choses pourtant inédites. Je te laisse, visiteur, apprécier.

Le racket de l'ignorance

Parfois, confortablement installé devant mon ordinateur tournant sous Linux, je regarde, pour me distraire, les prix des logiciels propriétaires qui offrent des fonctionnalités similaires -- ou inférieures, pour voir à quel point ces éditeurs de logiciels profitent honteusement de l'ignorance du public d'alternatives gratuites.
Bien sûr, le champion toutes catégories est Microsoft, qui propose son dernier système d'exploitation, Vista, en version "familiale premium" à 340€, et son pack bureautique Office 2007 Standard à 350€. Chacun de ces produits est plus cher que mon portable Asus EEE complet, avec sa distribution Linux. Par distribution on entend système d'exploitation et de nombreux logiciels, dont une suite bureautique comparable à Office. Pour rappel, toute distribution Linux est téléchargeable gratuitement sur internet.
Mais contrairement à Linux, qui vient avec de nombreux utilitaires, Windows, en plus d'être cher, est incomplet. Pour simplement pouvoir utiliser Windows sur internet, il est nécessaire d'avoir un antivirus, car la sécurité est tellement mauvaise que la machine est susceptible d'être infectée de programmes potentiellement destructeurs, ou, pire, de servir sans le savoir de base arrière à des activités illégales. Un antivirus? L'ami Norton rajoute 42€ à la facture (à noter que ces 42€ sont valables pour une durée limitée, au bout d'un an il faudra racheter le droit d'être protégé des derniers virus). Tu veux graver un CD? Il fait acheter Nero, pour quelque 60€. Compresser des fichiers ou lire un fichier zip? Seulement 35€ pour WinZip!
Il serait facile de continuer, mais je suis un être raisonnable, et je pointerai que Linux n'a pas besoin d'antivirus, qu'il sait graver CD et DVDs, lire et écrire les fichiers compressés, dès le départ.
Pourquoi alors ces logiciels susmentionnés coûtent-ils si cher, s'il existe des alternatives gratuites? L'esprit méfiant se dira que gratuit, c'est trop beau pour être vrai, qu'il doit s'agir de produits inférieurs, difficilement utilisables. L'esprit méfiant a tort. Ces logiciels coûtent cher parce qu'ils profitent du fait que leur public ne connait pas les alternatives gratuites, qui sont souvent très supérieures aux versions payantes.
Il est d'ailleurs plaisant de voir que notre administration commence à s'en rendre compte: petit à petit les logiciels libres, gratuits, sont intégrés. Pourquoi l'Etat, donc le contribuable, paierait-il des licences Word alors qu'OpenOffice est gratuit?
Connais-tu à ce propos, profane visiteur, le monde merveilleux des licences?
Quand tu débourses 350€ pour acheter Vista, tu n'achètes pas Vista. Tu achètes le droit d'installer Vista sur une seule machine. Il est strictement illégal, d'après les termes d'exploitation de Windows (le jargon juridique où tout le monde clique OK sans lire), d'installer Windows sur autant d'ordinateurs que l'on veut. Parfois, comme pour Norton, les licences doivent être renouvelées (ie payées à nouveau) après un certain laps de temps.
Par opposition, si l'on prend l'exemple d'Ubuntu, une distribution Linux, il est possible de télécharger gratuitement le CD, ou, si l'on est paresseux, de se faire gratuitement envoyer par la poste autant de CDs d'installation que l'on veut. Une fois le CD en main, il est possible, et fortement recommandé, de l'installer partout, et de donner les CDs à d'autres, sans aucune restriction d'emploi.
Pour un particulier, de nos jours, acheter un logiciel, en plus d'être une aberration, est un tort. Mais tant qu'il ne s'en rend pas compte, Microsoft & co ne sont pas prêts de changer de politique, même si elle est, à long terme, intenable.